Le rapt direct

Cette technique de production du captif était celle utilisée initialement par les portugais lorsqu’ils inaugurèrent les razzias négrières en Afrique en 1441 : c’était la technique du filhamento : ils allaient attaquer les populations locales par surprise, les capturaient et les ramenaient au Portugal (Zurara(1) 1453).

En effet, dans son ouvrage, au chapitre XII intitulé « Comment Antao Gonçalves ramena les premiers captifs », le Chroniqueur du royaume note (Zurara 1453 : 63-64) : « … en cette année 1441… l’Infant fit armer un navire de petit tonnage dont il remit le commandement à un certain Antao Gonçalves, son garde-robe, qui n’était encore qu’un tout jeune homme. Et le but de son voyage n’était autre, si l’on s’en tient à l’ordre formel de son maître, que d’aller charger ce navire de peau et d’huile de ces loups marins dont nous avons déjà parlé au chapitre précédent…Après avoir achevé son voyage, au moins en ce qui concernait sa principale mission, Antao Gonçalves appela Afonso Guterres, un autre page de l’Infant, qui l’accompagnait et tous les autres membres de l’équipage du navire, qui étaient au nombre de vingt et un, et il leur parla en ces termes :

©Billet de 50 escudos à l'effigie de Nuno Tristão

Le rapt direct

« Frères et amis ….la nuit prochaine, avec neuf d’entre vous, ceux qui seront les plus décidés à cette affaire, je veux explorer quelque partie de cette contrée, le long de ce fleuve(2) ; car il me semble que nous devons trouver quelque chose, puisqu’il est certain qu’il y a ici des habitants…et comme ils ne savent encore rien de notre présence, ils ne peuvent être rassemblés en si grand nombre que nous n’éprouvions leurs force ; et si Dieu nous accorde de les rencontrer, notre moindre victoire sera d’en capturer un, ce dont l’Infant, notre maître ne sera pas peu satisfait, car il pourra connaître par lui quels sont les autres habitants de ce pays…Et dès la nuit venue, Antao Gonçalves choisit les neuf qui lui parurent les plus aptes et il partit avec eux comme il l’avait décidé. Et s’étant éloigné de la mer d’environ une lieue, ils trouvèrent un chemin qu’ils surveillèrent, pensant que pouvait arriver par là quelque homme ou quelque femme dont ils pourraient s’emparer…ils repartirent et s’enfoncèrent d’environ trois lieues dans l’intérieur ; et là, ils découvrirent des traces d’hommes et de jeunes gens dont le nombre, à ce qu’il leur parut pouvait s’élever à quarante ou cinquante, et qui marchaient en direction opposée de celle qu’ils suivaient eux-mêmes… Et revenant vers la mer, ils ne cheminèrent pas longtemps sans voir un homme nu qui suivait un chameau et tenait deux sagaies à la main. Les nôtres se mirent à sa poursuite…Et bien qu’il fût seul et qu’il vît que les nôtres étaient si nombreux, cet homme voulut montrer que ses armes étaient digne de lui et il commença à se défendre de son mieux, en faisant firer contenance que sa force ne le comportait. Afonso Guterres le blessa d’un coup de lance, et l’homme effrayé par ses blessures jeta ses armes comme pour s’avouer vaincu. Et les nôtres s’emparèrent de lui sans un très grand plaisir. Et continuant plus avant, ils virent sur une colline, les gens dont ils suivaient les traces et au groupe desquels appartenait celui qu’ils emmenaient prisonniers… Et tandis qu’ils marchaient de la sorte, ils virent venir une Mauresque noire…Antao Gonçalves dit à ses hommes de se précipiter sur cette femme…Suivant son ordre, la Mauresque fut prise, ceux de la colline voulurent lui porter secours. Mais voyant les nôtres en disposition de les recevoir…ils déguerpirent dans une autre direction ».

On était en cette année 1441, sur la côte occidentale de l’Afrique, à Rio de Ouro, au sud du cap Bojador, sur la côte maure. Cette côte où Antao Gonçalves fut rejoint par un autre jeune capitaine, Nuno Tristao(3), aux commandes d’une autre caravelle armée par son maître, l’Infant Henri Le Navigateur, « avec l’ordre spécial d’aller aussi loin que possible au-delà du port de la Galère(4) et de s’y efforcer de faire des captifs du mieux qu’il pourrait » note De Zurara (1453 : 67). Celui-ci proposa alors à Gonçalves de poursuivre l’œuvre qu’il venait d’entamer (Zurara 1453 : 68-69) : « Antao Gonçalves, mon ami…, vous savez ce que veut l’Infant notre maître et pourquoi il a fait de si grandes dépenses. Or, voici quinze ans, qu’il ne peut rien savoir de certain sur les habitants de ce pays, ni sur la loi ou l’autorité qui les gouverne. Et bien que vous emmeniez déjà ces deux créatures dont il apprendra peut-être quelque chose, il n’empêche qu’il ne soit bien préférable que nous en emmenions beaucoup d’autres, parce que , en plus des renseignements que le seigneur Infant pourra en obtenir, il tirera profit de leur servitude ou de leur rachat. Aussi me semble-t-il bien que nous agissions de al sorte : la nuit prochaine, choisissez dix des vôtres, et moi, choisirai dix des miens, parmi les meilleurs que nous ayons l’un et l’autre, et nous irons à le recherche des gens que vous avez rencontrés. Et puisque vous me dites, à ce que vous pensez, ils ne doivent pas être plus de vingt hommes de combat et que les autres sont des femmes et des enfants, nous pourrons les prendre tous facilement ; et si même nous ne les trouvons pas nous pourrons en trouver d’autres dont nous ferons une prise aussi et peut-être plus importante encore. »

… Et telle fut leur fortune que, en pleine nuit, ils allèrent donner là où des gens dormaient sur le sol, répartis en deux campements…. Et comme la distance entre les deux campements était faible, les nôtres se divisèrent en trois groupes afin de tomber sur eux plus sûrement… Et lorsqu’ils furent tout près d’eux, ils les attaquèrent très vigoureusement, en criant très fort : « Portugal et Santiago ! ». La surprise jeta un tel désarroi parmi leurs adversaires qu’ils se mirent à fuir sans organiser leur retraite. Les hommes faisant pourtant montre de vouloir se défendre avec leurs sagaies, car ils ne savent pas se servir d’autres armes. L’un d’eux, en particulier, fit face à Nuno Tristao, et se défendit jusqu’à la mort .Et outre celui-ci, que Nuno Tristao tua de sa main, les nôtres en tuèrent trois et en prirent dix, tant hommes que femmes et enfants…Et parmi ceux qui furent pris, il y avait un de leur notables qui s’appelait Adahu, dont ils disaient qu’il était un chevalier… ». Ce butin ramené à l’Infant et qui reçut un accueil triomphal, donna le coup d’envoi de ce qui allait être les razzias négrières transatlantiques. A partir de cette année 1441, les marins portugais, notamment les chevaliers de l’ordre du Christ, opérant sous le commandement de l’Infant Henri le Navigateur, feront des incursions récurrentes sur les côtes africaines et captureront les autochtones par la même technique. Selon Zurara (1453 : 96) la première vente publique de captifs extraits d’Afrique par les portugais eut lieu le 8 août 1444, à Lagos (Portugal) en présence de l’Infant dom Henrique. Et le partage terminé, « certains vendaient leurs esclaves ou les envoyaient vers d’autres contrées, et il arrivait que le père restât à Lagos tandis que la mère était emmenée à Lisbonne et les enfants ailleurs encore » ( Zurara 1453 : 96). Les ventes ayant été faits à « prix d’or » (Pinto et Carreira 1985), l’entreprise de traite et vente de captifs africains en Europe se révéla d’emblée fructueuse ; aussi des volontaires, de plus en plus nombreux, se pressaient pour obtenir de l’Infant Dom Henrique leur participation aux expéditions de filhamento sur les côtes africaines. Ces expéditions allaient donc se poursuivre en nombre croissant.

Ainsi en 1445, du seul port de Lagos furent armées quatorze caravelles alors que d’autres partaient de Lisbonne et des îles de Madère : Zurrara (1453 :164) mentionnait au total, pour cette année, 26 caravelles armées pour aller au pays des Noirs. La première de ces expéditions à atteindre les côtes d’Afrique Noire et à capturer des autochtones fut celle commandée par Dinis Dias, laquelle parvint en 1444 sur la côte du Sénégal et capture quatre autochtones. Le rapt eut lieu en pleine mer lorsque la caravelle commandée par Dinis Dias croisa des barques d’autochtones qu’elle prit en chasse (Zurara 1453 : 108)(5) . Au total, de 1441 à 1448, Zurara (1453 : 267) dénombrait 927 captifs ramenés des côtes d’Afrique au Portugal par les marins chevaliers de l’ordre du Christ, mais une lettre du roi dom Afonso, datée du 25 septembre 1448, donnait le chiffre de plus de mille captifs (Zurara 2003 : 346).

Ainsi nées par le rapt, les razzias négrières transatlantiques s’étaient caractérisées par cette production violente du captif et de l’esclave tout au long des quatre siècles qu’elles avaient duré et n’avaient été qu’un système de brigandage (Ferro 2003 : 110). Ca Da Mosto (1455 : 37) mentionnait par exemple que dans les îles Canaries où il était passé lors de sa première navigation de 1455 vers l’Afrique, les chrétiens (entendu Portugais) « ont coutume de débarquer la nuit par surprise chez les Canariens idolâtres(5) et d’enlever des hommes et des femmes qu’ils envoient ensuite en Espagne pour les vendre comme esclaves » ; le Congo, dès le voyage de Diego Cao (1483), puis l’Angola seront confrontés à ces razzias pratiquées par les portugais. Par exemple en 1539, dix parents que le roi congolais N’zinga Mvemba avait envoyés étudier au Portugal avaient été razziés en mer par les Portugais et vendus comme esclaves au Brésil (Rothschild : 25).

Ainsi, les razzias négrières originelles, inaugurées par les portugais et usant du rapt pour acquérir les captifs, n’avaient nullement besoin, pour exister, ni d’un esclavage africain préalable, ni d’une traite arabe transsaharienne préalable : aucune des deux traites n’expliquait donc la genèse des razzias négrières transatlantiques. Il s’agissait d’une traite autonome, s’appuyant sur des mécanismes propres, d’abord le filhamento pratiqué par les portugais eux-mêmes. Ce dispositif originel, le rapt, allait se renforcer par d’autres techniques comme le « dressage » des anciens esclaves.

1-Né vers 1405 et mort vers 1474, Gomes Eanes de Zurara a vécu à la cour du roi dom Duarte qui régna sur le Portugal de 1433 à 1438 ; le successeur de ce dernier, le roi dom Afonso V dont le règne s’étendit de 1438 à 1481, le nommera chevalier de la maison du roi et commandeur de l’ordre du Christ, puis chroniqueur du royaume en 1450 et enfin Conservateur des archives royales en 1454. Travaillant avec le prince dom Henrique ou Henri Le Navigateur, De Zurara vit les marins aux ordres de Dom Henrique embarquer pour les cotes africaines et débarquer avec leurs captifs. Il assistera en personne au premier partage du butin et à la première vente publique des captifs d’Afrique à Lagos au Portugal le 4 août 1444 et en livrera un témoignage pathétique.
2-Rio de Ouro, sur la côte maure.
6- Il s’agissait des autochtones, les Guanches, alors confrontés aux mêmes pratiques dont nous avons rendu compte plus haut.
4-Porto da Galé.

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