Ménélik II

 Ménélik II

Descendant de l'illustre Empereur Lebna-Dengel ("Encens de la Vierge") qui régna de 1508 à 1520 et qui accueillit la première ambassade portugaise, Ménélik était le fils de l'un des derniers féodaux éthiopiens: Hailé-Malakot, Roi du Choa. À sa naissance en 1844, la situation de l'Éthiopie était caractérisée par les rivalités sanglantes des grands seigneurs qui se partageaient le pays. Le pouvoir impérial, faiblement exercé par l'Empereur Takla-Guiorguis jusqu'en 1817, perdait peu à peu de son autorité. Sous le règne de l'Impératrice Menen, un chef prestigieux, le ras Kassa, de race amhara et fidèle à la foi chrétienne, entreprit en 1837 une lutte sans merci contre les féodaux qui divisaient le pays et contre les Égyptiens qui harcelaient les frontières. Le 8 mai 1855, Kassa ayant battu la plupart des grands seigneurs féodaux, se fit proclamer Empereur sous le nom de Théodoros II. La réunification du pays sous un pouvoir unique était en marche. Il ne restait plus en face de Théodoros qu'un seul concurrent, le Ras Haile Malakot, père de Ménélik et roi du Choa. L'affrontement était inévitable, mais la mort soudaine d’Hailé Malakot permit à Théodoros d'annexer le Choa et d'emmener à sa cour le jeune Ménélik.

En avril 1868, le différend anglo-éthiopien qui servit de prétexte à l'expédition britannique de Sir Robert Napier se termina par la bataille de Magdala, désastreuse pour les Éthiopiens, et par la mort dramatique de Théodoros II qui se suicida d'un coup de pistolet. Trois candidats se disputaient son trône: Gobazie du Lasta, Dedjaz Kassa du Tambien et Ménélik du Choa. Gobazie se proclama Empereur sous le nom de Takla-Guiorguis II mais Kassa le fit prisonnier le 11 juillet 1872 et prit à son tour la couronne sous le nom de Yohannès IV. Ménélik, qui s'était enfui de la cour de Théodoros II dès 1864, avait gagné le Choa où il avait prit aussitôt la succession de son père. Menant une politique intérieure et extérieure des plus habiles, il renforça sa position grâce en particulier, à l'appui du clergé chrétien. Yohannès dut composer avec lui. Il reconnut à Ménélik en 1878 son titre de Roi du Choa, accepta qu'il prenne également celui du Wollo et lui laissa la liberté de reconquérir pour lui-même tout le Sud de l'empire. La puissance de Ménélik s'affirma davantage lorsqu'il battit le Ras Adal, maître du Godjam et grand féodal de ses voisins. Il ne consentit à lui rendre sa liberté qu'après que Yohannès lui eut accordé la suzeraineté sur le Harrar et sur tout le Sud de l'empire tenu par les Gallas. En outre, il obtint que sa fille Zaouditou épouse le propre fils de Yohannès IV.

En 1881 éclata la révolte des Derviches de Khartoum qui déborda bientôt sur l'Ethiopie chrétienne. Le départ des forces égyptiennes qui tenaient le Harrar permit à Ménélik, en janvier 1887, de conquérir cette province et de la rattacher à son fief. Cependant, en 1889, Yohannès IV dû faire face à une incursion dramatique des Derviches qui dépassèrent Gondar et menacèrent tout le pays. Il réussit à les arrêter et à les battre à Métemma mais mourut gravement blessé le 11 mars 1889. Malgré le dépit du Ras Mangacha, fils de Johannès IV, Ménélik se fit proclamer Empereur, Roi des Rois, le 3 novembre 1889. Il avait 45 ans. La tâche qui l'attendait était immense. Il lui fallait dominer ses rivaux, repousser les agressions étrangères, renforcer l'unité de l'Empire en mettant fin à une ère féodale au bénéfice d'une royauté solidement assise sur les institutions religieuses et sociales. Les chroniques de l'époque le dépeignent comme un homme d'une grande dignité et d'une élégance raffinée. Visage sombre, dents superbement rangées, regard vif et plein de jeunesse et d'ardeur de pensée. Masque volontaire et vigoureux, l'Empereur donnait l'impression d'un homme réfléchi, élevé dans la force et l'habitude du commandement mais dont l'abord sévère était tempéré par une séduction de grâce bienveillante tout à fait imprévue.

Ce pays est à moi et aucune autre nation ne peut l'avoir. Ménélik II


©Taytu Betul et son mari le Négus Menelik II

 Ménélik II

On devinait que ce n'était pas les sensations, mais la pensée qui gouvernait cet homme dont l'expression finale était un mélange de scepticisme sans ironie, d'intelligence sérieuse et de bonté efficace. Si on eût voulu comparer Ménélik II à l'un des souverains qui marquèrent l'histoire de l'Europe, ce ne sont pas les noms de Charlemagne ou de Pierre Le Grand qu'il eut été convenable d'avancer, il eut la tâche plus facile que l'un et l'autre. Ce fut, avec toutes les nuances de la transposition qu’il acheva dans la victoire et la paix l'œuvre de l'unité de la monarchie en donnant de nombreuses preuves de prévoyance et de sagesse politique. Exceptionnellement heureux dans le choix des hommes à qui il donna sa confiance, il fit preuve d'une finesse bienveillante et souriante appuyée sur un esprit calme et pondéré. Ménélik II était profondément patriote et portait à son pays une véritable tendresse. On s'est imaginé que l'armée éthiopienne qui battit les Italiens à Adoua en 1896 était l'une de ses créations avec l'aide d'experts étrangers. C'est une erreur historique qui ne résiste pas à l'examen. L'armée éthiopienne est vieille comme l'Éthiopie. À travers les siècles, elle a été le génie protecteur de ce pays tant convoité. Elle demeure toujours son âme, sa force et sa sécurité pour l'avenir.

Dès son couronnement, Ménélik hérita des lourds problèmes que posaient déjà les établissements de certaines puissances étrangères sur les marches de la nation. Il y fit face par une habile diplomatie dont les arguments furent, en cas de besoin, appuyés par des guerres toujours victorieuses. Il ne cessa de porter des coups d'arrêt à la colonisation de l'Est de l'Afrique et il convient, pour apprécier la valeur de sa résistance, de tenir compte des plans que les grandes puissances avaient élaborés au nom des principes admis à la Conférence de Berlin de 1885 pour se partager l'Éthiopie. Face à ces ambitions, la politique de Ménélik II connut trois périodes: la première, avec le traité d'Ucciali du 2 mai 1889 fut marqué par la confiance qu'il gardait envers l'Italie, la seconde est illustrée par sa victoire d'Adoua et par les accords frontaliers qu'il négocie, pied à pied, avec les grandes puissances et enfin à partir de 1892, c'est un renouveau des revendications de ces mêmes puissances qui cherchèrent à exploiter la maladie du souverain. Les conséquences de ces luttes diplomatiques aboutirent au conflit italo-éthiopien de 1935.

En 1869, une compagnie privée italienne acheta une station commerciale à Assab à la sortie du détroit de Bab el-Mandeb, station qu'elle céda en 1882 au gouvernement italien. Celui-ci entreprit aussitôt d'étendre son influence le long de la côte de la mer Rouge et deux expéditions militaires débarquèrent à Massawa en février et mars 1885. Cet établissement de vive force, entraîna aussitôt des escarmouches et des combats avec les Éthiopiens car Yohannès IV n'admettait pas la conquête de son pays par des troupes étrangères. Les Italiens, pressés d'aboutir, soutinrent Ménélik dont le prestige comme roi du Choa ne cessait de grandir et le poussèrent contre Yohannès IV en l'approvisionnant en armes et en munitions. Aussi, à la mort de ce dernier, ils obtinrent du nouveau souverain la signature d'un accord dit « traité d'Uccialli » du 2 mai 1889 qui, aux yeux de Ménélik, ne constituait qu'un traité d'amitié sans cessions territoriales. Rome, en revanche, par le jeu d'une traduction peu sûre, le notifia aux grandes puissances comme un acte lui accordant le protectorat sur l'Éthiopie et la possibilité d'établir une colonie en Érythrée. Ménélik II réagit aussitôt en dénonçant le traité en février 1893 et souleva contre les Italiens les populations de l'Érythrée. Ceux-ci réagirent en occupant le tigré. Ménélik proclama la levée en masse pour défendre la patrie et rassembla une armée de 75 000 hommes sous son commandement et celui de son cousin le Ras Makonnen. Les Italiens battus à Adoua le 1er mars 1896, laissèrent 12 000 morts sur le terrain. Le traité de paix, signé à Addis-Abeba le 4 octobre 1896, reconnut à l'Italie son établissement en Érythrée mais conserva à l'Ethiopie son indépendance et sa souveraineté. A la suite d'Adoua, les grandes puissances s'empressèrent de négocier avec Ménélik II pour fixer les frontières qui garantiraient sur le pourtour de l'Ethiopie, leurs protectorats. L'accord avec la France, le 20 mars 1897, précisa les limites des territoires d'Obock et de Tadjourah rassemblés sous le titre de Côte française des Somalis. Il fut acquis sans grandes difficultés. Par contre, avec la Grande-Bretagne, les discussions furent plus longues, car Londres avait signé avec Rome en avril 1891 et en mai 1894, deux accords qui constituaient en fait un véritable partage de l'Éthiopie.

Ménélik II, aidé par le Ras Makonnen, mena ces négociations avec une maîtrise remarquable et le traité anglo-éthiopien fut signé à Addis-Abeba le 14 mai 1897. Avec les Italiens, le problème était plus délicat car il s'agissait non seulement de fixer les frontières de l'Érythrée, mais encore de tracer la frontière entre l'Éthiopie et la nouvelle colonie nouvelle de Somalie. Les négociations aboutirent en septembre 1897. Ce traité, qui ne fut jamais publié, fit l'objet d'interprétations diverses de la part de l'Italie et alimenta pendant plus de trente ans les revendications de Rome sur l'Éthiopie. Aux yeux de Ménélik II, les accords de 1897 précisaient les limites consenties aux colonisations européennes. Les clauses qu'il avait acceptées devaient lui permettre de nouer des relations de bon voisinage avec les puissances qui l'entouraient sans que celles-ci cherchent à démembrer l'Éthiopie. En 1906, le Ras Makonnen, personnage de premier plan et bras droit de Ménélik disparaissait. Peu après, l'Empereur ressentait les premières atteintes de la maladie qui allait le rendre infirme. La France, l'Angleterre et l'Italie se hâtèrent de signer entre elles le traité du 16 mai 1906 qui était élaboré, en principe, pour protéger l'Empire contre tout risque de démembrement dans l'hypothèse d'une crise de succession. En fait, il s'agissait de s'en distribuer les éventuelles dépouilles. La Grande-Bretagne et l'Italie tentaient depuis 1902 de mettre sur pied un nouvel accord de partage. La France, tardivement associée aux négociations, joua un rôle modérateur en faisant exclure certaines ambitions. Ménélik II ne fut pas dupe et récusa cet arrangement en précisant qu'il ne limitait en rien les droits souverains de son pays.

De plus en plus malade, l'Empereur proclama le 30 octobre 1907, que son successeur serait Lidj-Iyassou, son petit-fils âgé de douze ans, fils du Ras Mikael du Wollo et nomma comme régent le Ras Tessemma. Les conventions qu'il signa avec l'Italie en mai 1908, avec la France en janvier 1908 et en mars 1909, furent les derniers actes de sa vie bien remplie. Il mourut en avril 1911 à 67 ans. Son œuvre fut immense. Souverain éclairé et personnalité puissante, diplomate avisé et stratège de premier ordre, Ménélik II fut également un bâtisseur. Il introduisit en Éthiopie les symboles de la vie moderne malgré l'incompréhension et les réticences de beaucoup de ses sujets. Sa connaissance des progrès réalisés en Europe et des entreprises étrangères était étonnante. Ses idées en matière de réformes sociales furent décisives pour l'avenir de l'Éthiopie.

Il décréta l'abolition de l'esclavage, l'instruction obligatoire, la substitution d'un nouveau code à la loi coutumière et obligea son peuple à se faire vacciner contre la variole. Il créa les postes éthiopiennes en 1893, fit installer le téléphone entre Djibouti et Addis-Abeba en 1899, encouragea la construction de la voie ferrée de la mer à Diré-Daoua en 1902 et introduisit le télégraphe. C'est sous son règne que l'éclairage électrique et les premières automobiles firent leurs apparitions à Addis-Abeba. Il fonda la Banque d'Éthiopie, créa des écoles et des hôpitaux et construisit de nouvelles routes. Il établit les nouvelles bases d'un gouvernement moderne et brisa l'isolement qui coupait l'Éthiopie de la civilisation des Temps modernes. Sa politique extérieure donna à l'Empire la plupart de ses frontières actuelles. Farouchement patriote, il combattit jusqu'à sa mort les ambitions étrangères qui tentaient de démembrer ce pays qu'il aimait passionnément. Ce fut un grand souverain qui incarna profondément durant toute sa vie, le passé, le présent et les aspirations de son peuple.

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