Biographie de Fela Anikulapo Kuti

Biographie de Fela Anikulapo Kuti

Peu de gens auront autant marqué de leur emprunte l’histoire récente de l’Afrique. Et pourtant rien ou presque ne destinait le jeune Fela à un tel avenir. Il naît le 15 octobre 1938 à Abeokuta au Nigeria dans une famille yoruba bourgeoise. Son père est enseignant-pasteur anglican. Sa mère, Funmilayo Ransome Kuti qui aura une influence énorme sur la pensée politique de Fela est une militante politique féministe. Ouvertement marxiste et panafricaniste, son combat pour le droit de vote des femmes lui vaudra le prix Lenine de la paix en 1960.

Contrairement à ses frères et sœurs, Fela n’est pas très intéressé par l’école. Sa passion c’est la musique. A seulement vingt ans il part pour Londres où il découvre le jazz et des musiciens tels que Miles Davis. Il fonde son premier orchestre, les Koola Lobitos. Se mêlent alors le jazz et le high-life, un genre musical né au début du siècle au Ghana.

De retour au pays qui obtient son indépendance en 1960, le style Fela s’affirme au gré du temps. Sa musique, jadis insouciante et festive devient un instrument de lutte en faveur des plus pauvres.

Mais c’est en 1969 que la vie de Fela va basculer. Il se rend aux Etats-Unis où il se produit dans des clubs fréquentés par la communauté noire. Un soir il rencontre Sandra Smith, une militante des Black Panthers. Cette dernière l’accueille chez elle. C’est alors que Fela découvre les écrits et la pensée de Malcolm X. S’opère un véritable tournant intellectuel et politique qui va forger à jamais la pensée anti-colonialiste de Fela: «Quand je suis allé en Amérique, j’ai été exposé à l’histoire de l’Afrique, dont je n’avais jamais entendu parler ici (au Nigeria). C’est à ce moment que j’ai vraiment commencé à comprendre que je n’avais jamais joué de musique africaine. J’avais utilisé le jazz pour jouer de la musique africaine, alors que j’aurais dû utiliser la musique africaine pour jouer du jazz. Ainsi, c’est l’Amérique qui m’a ramené à moi-même».

Le panafricanisme est dans tous les esprits, dans tous les subconscients. Tout le monde sait qu’il faut être Africain, que l’Afrique doit être unie pour aller de l’avant. Biographie de Fela Anikulapo Kuti


©Fela et Thomas Sankara

Biographie de Fela Anikulapo Kuti

Lorsqu’il rentre au Nigeria, Fela n’est plus le même. Son expérience aux États-Unis l’a profondément bouleversé. Il décide de changer le nom de son groupe, désormais ce sera Africa 70. Il cesse de chanter en yoruba au profit du pidgin, l’anglais populaire compris de tous. Il abandonne son patronyme Ransome qu’il considère comme un héritage issu de l’esclavage et du colonialisme. Dorénavant, il s’appellera Fela Anikulapo Kuti: «Mon nom complet veut dire : Celui dont émane la grandeur (Fela), qui trimbale la mort dans son carquois (Anikulapo), mais qui ne peut être tué par les mains de l’homme (Kuti)». Fela abandonne aussi le catholicisme et se convertit à l’animisme. Sa musique s’enrichit. Elle mélange la musique traditionnelle africaine, le funk, le jazz. Son orchestre allie percussions, piano, trompette, saxophone et instruments traditionnels africains. Ce mélange unique donne naissance à l’Afrobeat.

Il fonde en 1972 sa communauté, la Kalakuta Republic. Chaque soir, il enflamme la foule dans son club le Shrine, véritable temple de la musique où Fela joue avec son orchestre jusqu’au petit matin.

Ses chansons deviennent de plus en plus virulentes notamment envers l’élite corrompue qui dirige le pays. Les militaires, les politiques, les fonctionnaires corrompus, les multinationales, personne n’est épargné. Le pouvoir nigérian commence à s’agacer de cette popularité croissante de cet homme qui remet en cause l’ordre établi.

En 1974, la police fait une descente à la Kalakuta à la recherche de drogue. Mais pas de chance pour eux, Fela avait pris soin d’ingurgiter rapidement toute la marihuana. Faute de preuve, il sera relâché après avoir passé huit jours en prison.

A sa sortie, la popularité de cet homme du peuple atteint des sommets. Des milliers de personnes se pressent pour écouter ce musicien hors-norme. Il compose alors une chanson qui fera grand bruit: Colonial Mentality dans laquelle il dénonce l’emprise de la pensée coloniale et néocoloniale sur la mentalité de nombreux africains.

En 1976, le général Obasanjo prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’État, un nouveau tournant dans la vie de Fela. En effet, un an plus tard, Obasanjo, en quête de respectabilité organise un événement culturel où sont invités des artistes tel que Isaac Hayes ou encore Stevie Wonder. Les nombreux invités venus du monde entier n’ont pourtant d’yeux que pour Fela. Tous se pressent au Shrine pour aller écouter le nouveau génie de la musique africaine.

Fela, en signe de protestation contre la nouvelle junte au pouvoir refuse de se rendre à l’événement culturel organisé par Obasanjo. Il déclarera: «Je leur ai tout dit. J’ai utilisé le Shrine comme une tribune pour dénoncer toute la merde, toute la corruption de ce gouvernement qui les avait invités. Heeeey ! ça, ils ne me l’ont jamais pardonné ! Obasanjo a attendu la fin du festival. Il fit appel aux soldats». Cette position, extrêmement courageuse et digne, Fela va la payer très cher.

Seulement six jours plus tard, le 18 février 1977, sur ordre du général, l’armée attaque la maison de Fela. Les femmes sont violées, Fela est battu et sa mère est défenestrée. Elle mourra quelque mois plus tard des suites de ses blessures. La maison de Fela est brûlée et tous ses biens sont détruits.

«Ce gouvernement a jeté ma mère par la fenêtre, Mme Fumilayo Anikulapo Kuti qui a donné son sang pour notre pays. Il n’y a eu personne dans toute la politique de l’Afrique. Deux personnes seulement sont descendues dans la rue pour suivre le peuple: N’Krumah et ma mère». La mère de Fela était en effet une amie de N’Krumah, le premier président de la République du Ghana. Ce dernier sera une grande source d’inspiration dans la prise de conscience politique de Fela.

En signe ultime de défi à l’endroit des militaires, Fela déposera un cercueil fictif de sa mère devant le domicile d’Obasanjo avant de repartir à la hâte, sa voiture étant la cible de coups de feu de la police.

Deux ans plus tard, en 1979, le général Obasanjo décide de rendre le pouvoir aux civils et annonce des élections pour l’année 1983. Fela se saisit de l’occasion et crée son parti politique le Movement of the People (Le Mouvement du Peuple). Mais les militaires, conscient de l’immense popularité de Fela au sein des plus pauvres rejette sa candidature. Un nouvel affront contre la démocratie qui inspirera la chanson Army Arrangment:

«L’histoire des élections
Obasanjo a tout bien arrangé
Il a pris les vieux politiciens
Qui dirigeaient le Nigeria
Les mêmes vieux politiciens qui ont dépouillé le Nigéria
Obasanjo les a tous gardés
Ils sont tous là
C’est pas fini, c’est pas fini
Les jeunes africains ont deux oreilles sur la tête et deux yeux aussi
Nous voyons ce qui se passe
Nous entendons aussi
Il y en a deux plein de fric et le reste a faim
Je défie Obasanjo le menteur
C’est un gouvernement de menteurs»

Enragé par de tels propos, les militaires attaquent de nouveau la maison de Fela le 11 décembre 1981. Ils saccagent tout, frappent les femmes de Fela et embarquent ce dernier.

Une de ses femmes raconte: «La police est arrivée avec cinq voitures. Ils ont commencé par entourer la maison, puis à matraquer tout le monde, à jeter des gaz lacrymogènes. Ils nous ont tous fait sortir en nous frappant. Après, ils ont frappé Fela (…) Nous ne savons même pas de quel crime Fela est accusé.

Ils nous maltraitent ici en Afrique. On ne peut rien faire. Fela est fort et ils savent que Fela prêche contre leur injustice»

Fela est alors accusée de vol à main armée, une véritable farce que le musicien dénonce: «J’ai été accusé de vol à main armée. Jamais dans ma famille personne n’a commis de tel forfait. Je suis né dans une famille de pauvres, je me bats depuis toujours pour les pauvres et je me battrai jusqu’à ma mort. Ceux qui commettent le vol à main armée sont ceux qui nous gouvernent, j’en ai eu la preuve en prison une fois de plus. Il est évident que cette affaire a été orchestrée en fonction des élections présidentielles de 1983. Ils ont voulu salir mon nom, me détruire, ils veulent me tuer (…) Le Nigeria n’est pas un État policier, c’est un État nazi»
Fela est finalement relâché, les juges n’ayant rien retenu contre lui. Plus il est pourchassé, plus il est torturé et censuré et plus l’aura de Fela grandit. Les actions du gouvernement pour faire taire le tribun sont totalement contre productifs : «Je les assure (les militaires) d’une chose : s’ils croient que je vais changer ou modifier mon attitude, ma façon de vivre, mon expression, mon but politique, ils se trompent. Ils ne font que me rendre plus fort».

Pourfendeur de la corruption et de la violence des politiciens au pouvoir, Fela n’oublie pas son combat contre les multinationales qui pillent son pays et son continent. Il sait pertinemment en grand panafricaniste que la libération et l’indépendance totale et définitive de son continent passe par une souveraineté économique radicale notamment sur les matières premières. C’est dans ce sens que Fela s’en prend de manière virulente à l’une des plus grandes multinationales de l’époque: l’International Telephone and Telegraph spécialisées dans les communications et qui jouera un rôle important dans le coup d’Etat du 11 septembre 1973 au Chili.
Fela rebaptise dans une chanson cette multinationale: International Thief Thief (International Voleurs). Il s’est notamment insurgé après que M. Abiola, le patron de cette transnationale l’ait accusé à tort d’avoir volé la voiture de sa femme. Or le jour de ce prétendu vol, Fela raconte qu’il se trouvait à 250 kilomètres des lieux des faits. Il décide donc de porter plainte pour faux-témoignage mais la police ne l’écoutera même pas. C’est alors qu’il déclare: «Là j’ai vu le banditisme, la criminalité, le vol de la Nation par certaines personnes, comme Obasanjo, Abiola». Fela croit profondément en son destin et en celui de l’Afrique. Pour lui, les africains doivent se libérer des chaînes de l’esclavage et du colonialisme qui existe encore dans leurs têtes. Il plaide pour un retour aux sources radical et fustige la modernité occidentale, responsable selon lui de la misère et du désespoir dans lesquelles se retrouvent les peuples d’Afrique. Disciple de N’Krumah, il plaide pour le panafricanisme: «le panafricanisme est dans tous les esprits, dans tous les subconscients. Tout le monde sait qu’il faut être Africain, que l’Afrique doit être unie pour aller de l’avant. Mais je vois un avenir dans mon propre parti politique. Si je peux prendre ce pays, l’Afrique est installée. Un bon gouvernement dans un seul pays africain et toute l’Afrique sera libérée». Fela parie alors sur deux choses : la solidarité entre les peuples d’Afrique, une sorte d’internationalisme continental et sur la théorie des dominos: il suffit qu’un pays tombe aux mains d’un patriote, d’un libérateur pour que tout le reste de l’Afrique s’embrase et suive le même chemin.
Malheureusement, l’histoire récente de l’Afrique a parfois montré le contraire comme lorsque le président ivoirien Houphouet Boigny, en bon petit soldat de la France employa tous les moyens pour renverser la révolution burkinabaise emmené par Thomas Sankara.
Fela rejetait également les deux idéologies alors hégémoniques dans le monde des années 1970-1980, le capitalisme et le communisme. Il plaida en effet pour l’«africanisme», un terme flou mais qui montre l’attachement de l’artiste à ses terres et à ses racines. Arrêté de nouveau en 1984 à l’aéroport de Lagos, il passera vingt mois derrière les barreaux et sera libéré notamment grâce aux campagnes internationales réclamant sa libération. Le pays est alors gouverné par le sanguinaire général Buhari, arrivé au pouvoir fin 1983. Le producteur de Fela en Europe raconte: «Sur la plage, les militaires fusillaient à tout-va. Buhari a mis en place un régime d’une violence extrême.»
A sa sortie de prison, Fela est extrêmement diminué. Les sévices, les tortures à répétition l’ont particulièrement affaibli. Il se produit de moins en moins dans son club. Beaucoup le disent fini, c’est oublier que Fela se bat depuis des années contre le Sida. Il s’éteint finalement le 2 août 1997. L’Afrique perd alors un de ses plus grands personnages. Le 12 août, plus d’un million de Lagossiens descendent spontanément dans la rue pour accompagner le cercueil. Les militaires qui l’ont pourtant abhorré reconnaissent avoir perdu «l’un des hommes les plus valeureux de l’histoire du pays».
Presque vingt ans après sa mort, la mémoire de Fela Kuti est plus que jamais présente au Nigeria et en Afrique. Cet homme aura en effet donné sa vie pour la cause des plus pauvres. Sa musique, d’une puissance transcendante marquera les esprits à tout jamais. Fela est de ces hommes qui ne disparaissent jamais. Idéaliste et combattant infatigable contre les injustices, il est un exemple pour ceux et celles qui aujourd’hui plus que jamais aspirent à rendre à l’Afrique et aux Africains leur dignité et leur liberté.

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