Le consciencisme

Kwamé Nkrumah ET SA PHILOSOPHIE AFRICAINE En quoi consiste précisément la philosophie africaine de NKrumah ? Cette philosophie peut-elle encore influencer les jeunes Africains d'aujourd'hui ?
La philosophie de Nkrumah apparaît comme le couronnement d'une longue expérience intellectuelle. Le « besoin de formation théorique » (1976 : 9) au-delà des frontières du continent africain lui a permis de séjourner aux Etats-Unis pendant une dizaine d'années (de 1935 à 1945). Au cours de cette période, il s'est initié à la lecture de quelques philosophes considérés jusque-là par des universitaires « comme des monuments de la pensée humaine » (ibid. : 10). Il s'agissait notamment de : Platon, Aristote, Descartes, Kant, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, etc. Mais en dépit de leur séduction établie et datée, ces « philosophes universitaires » (ibid.) ne permettaient pas à Nkrumah, jeune étudiant fraîchement venu d'Afrique, de revivre et de penser concrètement sa situation d'homme colonisé telle qu'il la vivait quotidiennement au Ghana. C'est dans cette optique qu'il va très tôt s'interroger sur la pertinence de ces philosophies universitaires devenues, par la force des choses, des objets de musée, et ce, par rapport à la résolution des problèmes actuels auxquels les Africains colonisés sont confrontés. Bien qu'elles soient considérées sous d'autres cieux comme de modèles de « perfection de leur époque précise » (ibid.), ces philosophies constituent-elles la voie royale pour résoudre les problèmes brûlants d'une Afrique qui traîne depuis des décennies les boursouflures de la colonisation ? Sont-elles adaptées aux problèmes que traverse l'Afrique, et notamment les jeunes d'aujourd'hui ?
Selon Nkrumah, la philosophie ne tient toute son importance que dans sa capacité d'aider l'homme à prendre en charge son destin à travers une analyse critique et objective des problèmes concrets auxquels il est confronté dans son cadre sociopolitique particulier. C'est dire que la lecture des « philosophes universitaires » devrait pouvoir permettre aux jeunes Africains d'apprécier leur situation de colonisés. Nkrumah est en effet convaincu que l'appréciation de leur propre situation sociale constitue un point de départ non négligeable dans la « recherche des rapports entre philosophie et société » (ibid.). Ainsi, la tâche du philosophe ne se réduit pas à l'exégèse des faits ou des événements, elle consiste surtout à transcender la simple analyse de ceux- ci pour mettre en évidence leur rapport avec notre vie. C'est seulement à ce titre que la philosophie contribuerait à enrichir et à dégager une signification réelle de notre existence.
D'après Nkrumah en effet, ces philosophies dispensées aux universités Lincoln et de Pennsylvanie, par exemple, n'ont pas été élaborées pour résoudre les problèmes de l'Afrique colonisée. Elles sont le reflet de leur époque et de leur terre natale. Elles sont le reflet d'une « dialectique du social » (op. cit. : 14) qui a rendu possible leur production. L'erreur consisterait à les célébrer et à les imposer partout comme des pensées universelles. Il faut donc les apprécier par rapport à leur cadre spatiotemporel. L'importation de ces philosophies sur le sol africain devrait donc tenir compte de leur capacité à nous aider à résoudre nos problèmes particuliers, faute de quoi leur assimilation, sans aucun examen critique, a priori et rigoureux, nous mettrait en situation d'étrangeté par rapport à nous-mêmes et à nos problèmes sociopolitiques spécifiques. Ce faisant, elles se réduiraient à « d'arides abstractions, à des subtilités oratoires » (op. cit. : 11).
Ces philosophies ne sont de quelque utilité aux Africains que si, au-delà de leur aspect purement culturel, elles permettent à ces derniers de se distinguer des autres comme Africains, de cerner leurs points de convergences et de divergences, d'affermir leur conscience nationale et de mener efficacement le combat qui est le leur afin de conquérir définitivement l'indépendance du continent. C'est ce que Nkrumah appelle une « conversion catégorielle » (op.cit. :32), c'est- à - dire ce « jaillissement de la conscience de soi » (ibid.) à partir de ce qui n'est pas soi.
Dans cette perspective, les jeunes Africains devraient éviter d'être des « empailleurs de concepts » (op. cit. : 42), c'est - à- dire des producteurs de savoirs abstraits, coupés de leur société naturelle comme si celle-ci n'était pas digne d'intérêt pour eux-mêmes. Ils devraient faire des productions philosophiques qui s'inspirent, autant que faire se peut, de leur vécu quotidien et qui tiennent également compte de la dynamique sociale. Les productions philosophiques que l'on attend d'eux doivent être issues d'une interaction entre leur situation sociale, d'une part, et leur conscience révolutionnaire, d'autre part. En effet, tout en insistant sur le fait que leur situation sociale doit être la force déterminante dans leurs productions philosophiques, on ne saurait perdre de vue que leur conscience révolutionnaire (idéologique) est aussi déterminante pour le remplacement d'un ordre social pourrissant par un ordre social naissant. C'est dans ce sens que, s'inspirant du « matérialisme historique » de Marx et de Engels, Nkrumah affirme :
L'interaction entre la modification des conditions sociales, d'une part, et le contenu de la conscience des peuples, d'autre part, ne se fait pas à sens unique : les conditions peuvent être modifiées par une révolution, et les révolutions sont le fait d'hommes, d'hommes qui pensent en hommes d'action et agissent en hommes de pensée. Il est vrai que l'histoire fait les révolutionnaires, mais, loin d'être la balle emportée par le vent de l'histoire, ils ont une solide base idéologique (op. cit. : 47).
Selon Nkrumah, il y a une influence mutuelle entre le milieu social et la philosophie, celle-ci étant elle-même un outil idéologique :
Le milieu social affecte le contenu de la philosophie, et le contenu de la philosophie cherche à affecter le milieu social, soit en le confirmant, soit en s'y opposant. Dans l'un et l'autre cas, la philosophie a quelque chose d'une idéologie.

Dans le cas où elle confirme le milieu social, elle a quelque chose de l'idéologie de la société en question. Dans l'autre cas, où une philosophie s'oppose au milieu social, elle a quelque chose de l'idéologie d'une révolution dirigée contre elle. On peut donc dire que, sous son aspect social, la philosophie met en avant une idéologie (op. cit. : 72).
Qu'est-ce donc que l'idéologie ? Et en quoi est-elle le véhicule de la philosophie ?
L'idéologie peut se comprendre le plus simplement possible comme un ensemble d'idées qui sous-tendent et orientent les actions de tous les membres d'une société vers des objectifs spécifiques précis. En tant que telle, l'idéologie vise la préservation de l'intégration, non pas d'une fraction de la population, mais celle de toute la société dans laquelle elle est en vigueur. D'après Nkrumah, l'idéologie n'est pas forcément écrite et consignée dans un document que l'on consultera chaque fois avant d'agir. Elle est souvent présente dans nos actions sans que nous en ayons une conscience claire : « Si telle idéologie n'est pas écrite noir sur blanc, précise Nkrumah, cela n'empêche pas d'en être une.
L'important, ce n'est pas le papier, c'est la pensée » (op.cit. :75). Il s'agit notamment de cette pensée, sinon de cette idéologie qui doit guider nos actions. Et pour atteindre ses objectifs, l'idéologie doit se définir un champ instrumental. Ce champ est généralement composé d'une triple théorie : politique, sociale et morale ou philosophique. Chacune de ces théories se présente comme l'expression fidèle d'un aspect particulier de l'idéologie. Voilà pourquoi Nkrumah dit de l'idéologie qu'elle est le véhicule de la philosophie. Mais le problème qui le préoccupe est surtout celui de déterminer la philosophie qui serait le reflet d'une idéologie susceptible de combler les attentes d'un continent nouvellement indépendant et phagocyté par la survivance de plusieurs forces culturelles rivales.
Au lendemain de son indépendance politique, l'Afrique est en effet déchirée par trois grandes fractions idéologiquement opposées : « L'Afrique traditionnelle », « l'Afrique musulmane » et « l'Afrique euro-chrétienne [7] » (op.cit. : 88). Il est donc question de trouver « une nouvelle idéologie, capable de se cristalliser en une philosophie » (op.cit. : 89). Et tout en préservant « les principes humanistes de l'Afrique » traditionnelle, cette philosophie assurera une coexistence harmonieuse entre ces trois fractions culturelles conflictuelles. Sur ce, la position de NKrumah est claire :
Je propose d'appeler, affirme-t-il, cette position consciencisme philosophique, car c'est là la philosophie qui nous donnera le fondement théorique d'une idéologie dont le but sera de contenir à la fois l'expérience africaine de la présence musulmane et euro- chrétienne et celle de la société traditionnelle, et, par une sorte de gestation, de les utiliser au développement harmonieux de cette société (ibid.).
Ce « consciencisme philosophique », tel que NKrumah le conçoit, a une connotation matérialiste et non idéaliste. L'idéalisme apparaît chez lui comme l'épine dorsale d'un capitalisme sauvage, esclavagiste, atomiste et épris de l'exploitation de l'homme par l'homme. Le matérialisme est au contraire le ferment d'un socialisme dont l'« ancêtre sociopolitique » (op.cit. :92) est le « communalisme ». Ce faisant, le socialisme, tout en garantissant l'égalité de tous devant la loi et la responsabilité de tous et de chacun, rend en même temps possible une organisation humaniste et humanisante de la société. NKrumah a la conviction que :
sur le plan philosophique, c'est le matérialisme et non l'idéalisme qui, sous une forme ou sous une autre, fournira le meilleur fondement conceptuel nécessaire à la reconstitution des principes égalitaires et humanitaires de l'Afrique. L'idéalisme crée une oligarchie, et [...] ses conséquences sociales sont néfastes à la société africaine. C'est le matérialisme, avec son explication moniste et naturaliste de la nature, qui mettra fin à l'arbitraire, à l'inégalité et à l'injustice. [...] Le matérialiste suggérait une philosophie socialiste. Bref, le socialisme est nécessaire pour rendre à l'Afrique ses principes socio - humanistes et égalitaires. C'est le matérialisme qui assure la seule transformation efficace de la nature, et le socialisme qui tire de cette transformation le développement maximum (op.cit. :96).
Le consciencisme de Nkrumah se veut en effet une révolution intellectuelle, révolution qui, partant des problèmes concrets de l'Afrique, guidera nos efforts de transformation de la nature, de notre cadre sociopolitique afin de surmonter ses divisions belliqueuses, d'éradiquer ses villes insalubres, ses taudis, ses esclaves privés de liberté, ses enfants de la rue, dépérissant, mourant dans les bancs publics de faim, de froid et de maladie. L'émancipation de l'Afrique et de tous les Africains en dépend. NKrumah est encore plus incisif lorsqu'il définit le consciencisme :
Le consciencisme est, écrit-il, l'ensemble, en termes intellectuels, de l'organisation des forces qui permettront à la société africaine d'assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro chrétiens présents en Afrique et de les transformer de façon qu'ils s'insèrent dans la personnalité africaine. Celle-ci se définit elle-même par l'ensemble des principes humanistes sur quoi repose la société africaine traditionnelle. La philosophie appelée « consciencisme » est celle qui, partant de l'état actuel de la conscience africaine, indique par quelle voie le progrès sera tiré du conflit qui agite actuellement cette conscience. Son fondement est le matérialisme [8] (op.cit. :98).
On le voit, la philosophie de Nkrumah est solidaire de sa politique ; elle apparaît comme le couronnement de cette dernière. Si l'une prône l'unité inconditionnelle de tous les peuples africains, l'autre est la pensée unique, mieux, l'hymne qui devrait être chanté par chacun et par tous pour que se réalise infailliblement cette unité onirique