Une phrase de Frantz Fanon

Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l'accomplir ou la trahir


Biographie de Frantz Fanon

Fanon a marqué profondément en son temps la pensée de l'anticolonialisme partout dans le monde : en Occident (à la fois en Europe et aux Etats-Unis), mais surtout dans les pays colonisés, dans les esprits et dans les actes des colonisés eux-mêmes. Aujourd'hui il est relativement délaissé et oublié par le plus grand nombre, en tout cas en France, malgré la portée de ce qu'il a affirmé, construit et contribué à engager et également par l'actualité de sa pensée et de son combat. C'est pourquoi, il s'agit de connaître la pensée de Frantz Fanon et de reconnaître quel fut son apport pour replacer la lutte contre les dominations dans le continuum de la lutte contre le colonialisme à travers sa pensée, sa place, l'histoire : jusqu'à nos jours. Fanon est fondamentalement un homme d'actions, il a milité et combattu pour promouvoir une figure de l'engagement et de l'intellectuel engagé. Renonçant à resté simple spectateur, il a choisi l'action en faveur de la lutte révolutionnaire, de la lutte pour les opprimés. Sa vie et son parcours sont ainsi caractérisés par une prise de conscience progressive jusqu'à cet engagement total au service de la lutte anti-coloniale, dans le contexte de l'époque et en particulier dans celui de l'indépendance africaine et singulièrement de la guerre d'indépendance algérienne. Il est né à Fort-de-France en 1925 (le 20 juillet) et il est mort à Washington en 1961 à 36 ans (le 6 décembre). Il a grandi en Martinique et est issu de descendants d'esclaves africains. Son père Casimir est fonctionnaire des douanes : il est plutôt aisé, il meurt en 1947. Sa mère Eléonore, était une métisse fille d'une Alsacienne et d'un Antillais ; ils auront 6 enfants. Au lycée Schoelcher à Fort-De-France, un des professeurs de Frantz Fanon est Aimé Césaire. Adolescent, il s'engage politiquement et participe avec son ami Marcel Manville1 durant la guerre à la résistance contre le gouvernement de Vichy. Les armées françaises stationnées en Martinique sont les auteurs de nombreuses exactions racistes : le traitement raciste que subit la population est au départ de la prise de conscience et de la réalité du racisme et de ces mécanismes. Dès 1943, âgé de 18 ans, il est contraint de fuir et il quitte la maison familiale. Dans un premier temps il rejoint la résistance britannique sur l'île de l'actuelle république Dominicaine, puis se rend en Europe. En 1944 il s'engage comme volontaire et sert dans les forces françaises libres (dans la deuxième DB) pour combattre l'Allemagne nazie.
Il est d'abord incorporé dans une école d'officiers à Béjaïa puis à Oran, il gagne la métropole et débarque à Toulon et fait toute la campagne de la deuxième DB, jusqu'en Alsace. Il est blessé durant les combats et sera décoré pour son engagement.
La guerre est finalement, pour lui, une période de désillusion, par rapport à son idéalisme premier et à la grandeur qu'il attachait à son combat.
Ainsi, dans une lettre à sa famille indique-t-il :
« Un an que j'ai laissé Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète [...]. Je doute de tout, même de moi. Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l'ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la belle cause [...] ; car cette fausse idéologie bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles, ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé ! Rien ici ne justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s'en fout »2.
Il découvre à la fois la froide vérité et l'erreur commise, face à ceux qui lui disaient que cette guerre était avant tout une guerre de « blancs » et auxquels il répondait :
« Chaque fois que la dignité et la liberté de l'homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu'elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m'engagerai sans retour »3.
En 1945, il retourne pour un temps en Martinique : il se tourne un temps du côté d'Aimé Césaire et l'assiste dans sa campagne politique, mais il a également le temps de passer son baccalauréat.
Pour finir il retourne en 1946 en France où il étudie la médecine et la psychiatrie, un temps à Paris, puis à Lyon : durant cette période, il s'intéressera également à la littérature, au théâtre et la philosophie4, etc. : il est un intellectuel boulimique et éclectique.
Son ami et compatriote Edouard Glissant (historien, philosophe et poète) qui partage cette période avec Fanon, dit de lui, qu'il est « extrêmement sensible ». Ce qu'il faut entendre par une sensibilité « à fleur de peau » : qui correspond bien à la sensitivité que dégage par exemple « peau noire, masques blancs » (dans lequel il s'est « attaché à toucher la misère du Noir. Tactilement et affectivement »).
Cette sensibilité se retrouve dans le déchirement – qui transpire par « tous les pores » de ces écrits – qui préside à son engagement contre le colonialisme au regard en particulier des désillusions qui l'habitent à l'époque, après le sens donné à son départ : déchirement qu'on peut imaginer découler de son engagement ; des espoirs qu'il place dans l'humanité et la réalité de ce qu'il vit et de ce qu'il est aux yeux des « blancs », lui comme finalement tous les colonisés.
A Lyon, il achève ses études à la Faculté de médecine où il obtient son diplôme de médecin, spécialiste de médecine légale et de pathologie tropicale ; puis il se spécialise en psychiatrie.
En 1951, il publie un premier texte dans la revue Esprit intitulé « le syndrome Nord-Africain ». En 1952 il publie « Peau noire, masques blancs » qui est en fait une reprise de la première version de sa thèse (« Essai pour la désaliénation du Noir ») dont il s'est vu refuser le sujet5. Il se marie la même année avec une jeune française « blanche » étudiante en Lettres, Josie, rencontrée en 1949, elle sera journaliste. Elle expliquera par la suite comment il lui dictait en marchant « de long en large, comme un orateur qui improvise ce qui explique le rythme de son style, le souffle qui traverse de part en part tout ce qu'il a écrit »6.
Après de premiers postes en France (en particulier à Saint Alban en Lozère7), il souhaite être nommé en priorité chez lui en Martinique ou à défaut au Sénégal8 ou encore en Algérie. Finalement il est nommé médecin-chef à l'hôpital psychiatrique de Blida (alors Blida-Joinville en Algérie) en 1953, juste avant le déclanchement de la guerre de libération nationale algérienne (1954).
Dès lors il s'engage du coté des colonisés et participe déjà à des opérations clandestines : en 1956, au bout de trois ans de présence en Algérie, il démissionne de son poste et il rejoint définitivement le FLN (Front de Libération Nationale). La lettre de démission qu'il rédige à ce titre est une synthèse parfaite de la situation telle qu'elle se présente alors, mais elle est également un monument offert à la postérité qui décrit parfaitement et de façon indépassable ce qu'est un intellectuel engagé et l'engagement intellectuel9 qui le conduit. En 1957, il est expulsé d'Algérie : il rejoint le GPRA (Gouvernement provisoire de la Révolution algérienne) à Tunis. Il occupe des responsabilités importantes au sein du FLN : il fait partie du service de presse du GPRA ; il participe à la création, et est membre de la rédaction de son journal « El Moudjahid » ; Il fut également dépêché pour différents postes de représentation auprès d'état africains (il sera ambassadeur au Ghana et se rendra à Accra, à Conakry, à Addis-Abeba, à Léopoldville, au Caire et à Tripoli ; il contribue également à la fondation de plusieurs hôpitaux psychiatriques en Afrique). Il a même échappé à plusieurs assassinats et attentats (en Algérie, au Maroc et en Tunisie).
En 1959, il est sérieusement blessé sur la frontière marocaine. Durant une mission secrète en 1960, entre le Mali et le Sahara algérien, il est malade et on découvre qu'il est atteint de leucémie.
Il se rend en Union soviétique pour suivre un traitement qui lui apporte une rémission pour un temps : de retour à Tunis, il dicte ce qui s'avérera être son testament « les damnés de la terre ».
Il se rend à Rome, y rencontre J.-P. Sartre, et aux Etats-Unis pour un nouveau traitement. Finalement, il meurt à Washington en 1961 sous le nom d'Ibrahim Fanon (son nom de guerre).

Il est d'abord enterré en Tunisie, puis son corps est rapatrié en Algérie ou il y est inhumé. Sa femme Josie Fanon finira par se suicider en 1989. En posant un regard rétrospectif sur ces éléments biographiques de la vie de Fanon, on constate qu'il a su généraliser à l'ensemble des luttes anti-coloniales ce qui était spécifique à son histoire et à son contexte particuliers (il est né aux Antilles), à son engagement pour la libération algérienne : pour lui donner une dimension universelle et applicable à tous les mouvements anti-coloniaux.
En fait c'est ce cheminement intellectuel même qui est constitutif de son apport à la lutte contre le colonialisme, ce sont ses étapes personnelles qui composent ensemble sa propre prise de conscience et qui sont facteurs de conscientisation pour tous.
Pour ce qui nous concerne – la situation post-coloniale en France– au final, ce qu'il dit et les étapes de cette prise de conscience est également repérable dans le cheminement (fini ou non fini, bloqué ou achevé) de toutes les personnes issues de l'immigration coloniale aujourd'hui.
Ses expériences premières du racisme de Vichy qui s'exerçait aux Antilles qui n'est qu'un état poussé à l'extrême du racisme ordinaire pré-existant ou de celui qui reprendra sa place.
Il vit la vie d'un « indigène », d'un tirailleur sénégalais ou d'un Spahi durant la seconde guerre-mondiale et prend conscience du rejet subi malgré le combat commun.
Il fait l'expérience de la vie d'un noir dans la métropole durant ses études en France, celle qu'il décrit dans « peau noire, masques blancs » : de celle d'un « nègre » parmi les blancs, du regard et du rejet qu'il subit en ne pouvant finalement jamais être l'égal, quel que soit son niveau d'étude. C'est de cette étape par sa confrontation aux conséquences psychiques du racisme sur les colonisés qu'il est amené à rencontrer comme patients (le syndrome Nord-Africain : c'est cela, ce n'est pas une description clinique d'une maladie qui serait spécifiquement nord-africaine, ce sont les effet du racisme ordinaire et destructeur ainsi que l'attitude raciste du corps médical français de l'époque devant ce patient nord-africain) qu'il prend conscience des effets dévastateurs de la colonisation sur les colonisés. Il met ainsi en évidence « le complexe d'infériorité » du colonisé, des attitudes des « indigènes » qui ont la haine d'eux-mêmes, ce qui constitue un des thèmes majeurs de « Peau noire, masques blancs ».
Enfin, durant son expérience algérienne, d'abord en tant que médecin-chef à Blida, puis au cœur de la révolution algérienne, il prend conscience que l'intellectuel ne peut rester au dessus de la mêlée et qu'il doit choisir son camp et le servir. Il prend conscience également que le processus colonial n'est pas sans conséquences sur le colonisé par la destruction qu'elles génèrent et sur la société coloniale et qu'elle est aussi un processus « d'ensauvagement ».
Ainsi pour ce qui concerne son œuvre écrite même, elle est celle d'un essayiste, un travail mobilisant différents outils (approches sociologique, anthropologique, psychologique et/ou psychanalytique) : une œuvre emprunte d'une « philosophie de la praxis » toute « gramscienne » ; il joue pour la période de la révolution algérienne une fonction d'intellectuel organique, un intellectuel engagé : il est un « clinicien » et un praticien de la libération.
Son style est direct et cru (les mots employés – « nègre », « noir », « blanc », « coït », etc. – choquent nos oreilles habituées à un langage « politiquement correct ») ; ses écrits sont à la fois emprunts d'une puissance et d'une force, d'une violence qui marquent tous ceux qui le lise, mais ils oscillent aussi avec le regard froid et détaché du clinicien qui observe avec distance son objet.
Attitudes qui marquent au final beaucoup de travaux caractéristiques d'une sociologie de l'action et/ou s'appuyant sur une sociologie de la révélation10. En son temps élève de Césaire, il rejette le concept de « Négritude »11 et son essentialisme proposé par ce dernier (et Senghor), mais affirme plutôt que ce qui caractérise le statut des personnes dépend de leurs positions économiques et sociales12, tout en combattant le racisme et la domination coloniale : en cela il mobilise une lecture marxiste et s'applique à construire une approche dialectisée des situations (dialectique à laquelle il fait souvent référence par exemple dans « Peau noire, masques blancs ») ; c'est donc une analyse marxiste tournée avant tout vers sa dimension d'action révolutionnaire (implicite dans « peau noire, masques blanc », elle deviendra centrale par la suite). Ce qu'il tente de construire, ce qui est à la fois explicite mais qui présente aussi une marque d'inachevé dans l'exploration de toutes ses conséquences (en lien avec brièveté de sa vie et le petit nombre de ces œuvres écrites) c'est une théorie systématique du racisme, le racisme comme système, c'est pourquoi l'ensemble de son œuvre ne comporte jamais aucune attaque ad hominem, de références à tels ou tels sous-groupes particuliers mais bien à des processus qui concernent l'ensemble de la société colonisée et l'ensemble de la société colonisatrice qui sont liées l'une par l'autre. L'apport de Fanon servira ainsi de base et sera ainsi continué par exemple par Abdelmalek Sayad qui y fera référence. Fanon affirme également que la révolution violente est le seul moyen de conclure la répression coloniale et ses conséquences dévastatrices sur les cultures du tiers monde. Pour lui la violence est « une force de nettoyage. Elle libère l'indigène de son complexe d'infériorité et de son désespoir et de son impuissance ; elle le rend courageux et reconstitue son amour-propre ». C'est une violence presque « totalisante »13 qui domine sa pensée : où l'opprimé retrouvera l'humanité confisquée dans une révolte, qui par sa dimension irrationnelle même, se voit protégée, dans sa caractéristique violence, de toutes formes de récupération.
Au final, il ne cherche pas à libérer seulement l'homme « noir » et le colonisé mais à libérer tous les hommes : ce qu'il esquisse c'est donc une théorie générale de l'émancipation.

Notes

1 - 1922-1998 : président du cercle Frantz Fanon, militant pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes : le peuple martiniquais, et tous les autres. Avocat il défendit des combattants du FLN. Début 1962, il fut arrêté par la police française à Marseille en partance pour Bangui pour assurer la défense de progressistes centrafricains.
2 - D'après le livre d'Alice Cherki, Portrait de Frantz Fanon, Paris, Seuil, 2000.
3 - Propos cité par son ami Marcel Manville.
4 - Il est inscrit en parallèle de ses études de médecine en Licence de philosophie.
5 - A la place sa thèse portera sur « un cas de dégénérescence spino-cérébrale ou maladie de Friedrich ».
6 - D'après le livre d'Alice Cherki, op. cit.
7 - Où il fera la rencontre du docteur Tosquelles, émigré espagnol républicain, antifranquiste, pionnier d'une nouvelle psychothérapie qui va beaucoup l'influencer.
8 - Il écrira pour cela à Léopold Sédar Senghor.
9 - Cf. le fac-similé de cette lettre ci-après en annexe.
10 - Frantz Fanon peut être finalement considéré comme un « éveilleur » à la conscience des opprimés !
11 - Concept qu'il considère comme réducteur : s'il constitue une étape nécessaire dans le développement de la conscience noire, il doit pourtant être rapidement dépassé, car il risque sinon de produire un enfermement dans une forme d'essentialisme : en cela Fanon est encore une fois visionnaire au regard du rapport actuel entretenu encore aujourd'hui à cette idéologie.
12 - « Il demeure toutefois évident que pour nous la véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abruptes des réalités économiques et sociales », F. Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1971
13 - A la fois au sens anthropologique du terme mais aussi dans un sens révolutionnaire, paroxysmique. S'il est un penseur de la violence, il faut préciser qu'il n'en est pas un « apôtre », la violence étant pour un marxiste une étape.