Un livre de Ama Mazama

"La contribution des langues africaines à la formation des langues créoles est généralement escamotée et passée sous silence par ceux, et ils sont nombreux, qui ne veulent voir dans ces langues que des dia­lectes européens (cf. les polygénétistes).Citons les propos particuliè­rement révélateurs d'un linguiste français pourtant extrêmement réputé, Antoine Meillet, qui écrivait en 1935 : «[...] certains linguistes seront tentés de parler de langues mixtes, mais le matériel de la langue appartient à un idiome bien défini ; le créole de la Réunion ou de la Martinique est du français, car c'est à l'imitation seule de leurs maîtres que les nègres l'ont constitué. La plus grande partie de la conjugaison a été sacrifiée, mais ce qui subsiste, l'infinitif, est fran­çais, et l'on n'y trouve pas le moindre élément africain» (cité par Deroy, 1956, pp. 327-328).
Le problème est que la plupart des linguistes n'ont, des créoles et des sociétés dans lesquelles ces langues sont parlées, qu'une connais­sance extérieure et superficielle.
Nier la contribution des langues africaines à la création des langues créoles,c'est aller à la fois contre l'évidence historique et contre l'évidence linguistique.
Contre l'évidence historique parce que, nous l'avons montré de façon catégorique, les langues africaines et la culture africaine survivaient à la déportation, et ne s'évanouissaient pas magiquement sur les rives africaines,ainsi que cela a été absurdement soutenu. Contre l'évidence linguistique car quiconque ouvre un œil attentif ne peut manquer de s'apercevoir de la dette des créoles aux langues africaines, quel que soit le domaine envisagé, le lexique aussi bien que la grammaire.
En ce moment même, nous menons une entreprise d'identification systématique et précise de tous les mots africains dans le lexique du guadeloupéen. Il s'agit d'une quête de longue haleine, en raison du nombre imposant de langues mises à contribution, mais nous voudrions exposer ici les premiers résultats de notre enquête.
Cette enquête, nous l'avions commencée en 1987, au moment de la rédaction d'un article présenté à la «Conférence internationale sur les africanismes dans les langues afro-américaines», tenue en Géorgie en février1988. Nous avions formulé l'hypothèse que les domaines de la sexualité et de la magie, en raison de leur importance dans la vie des individus, se caractériseraient sûrement par une imposante contribution africaine. Notre hypothèse s'est révélée juste. Que le lecteur en juge par lui-même : il existe en guadeloupéen, plusieurs mots signifiant «pénis». Par exemple, kok, kal, langiskoy. Ces trois mots sont d'origine africaine : kôk vient du kikongo, une langue bàntu parlée en Afrique centrale, de koko qui signifie «mâle». Le kiswahili, autre langue bantu, donc apparentée au kikongo, possède aussi le mot koko, mais au sens légèrement différent de «testicules». Kal vient également du kikongo, du mot bakala «pénis». Lanbiskôy enfin, vient du wolof, langue ouest-africaine, très précisément du mot koy«pénis».

L'origine africaine des mots signifiant «derrière», «cul», s'impose également. Bonda «cul» a différentes origines possibles, puisque l'on a en kimbundu, langue bantu, mbunda «cul», en kikongo bunda «cul», en lingala, autre langue bantu, bunda «cul»et enfin en bambara, langue mandé (Afrique de l'Ouest), bôda «orifice». Il est très vraisemblable que l'existence d'un mot dans plusieurs langues africaines en favorisait la rétention. Poun «derrière» vient du wolof poun«derrière». Gogo «derrière» vient du fon (langue kwa essentiellement parlée au Bénin et au Togo), le mot est le même gogo «derrière». Kyou «cul» enfin, vient probablement du bambara kyou «cul».
Les mots désignant le sexe féminin sont aussi d'origine africaine. Par exemple, koukoun, kouni «clitoris, vagin» vient du kikongo bukuna «clitoris». Foufoun, foun «clitoris» vient du kikongo funil/funa «clitoris», «organes du sexe féminin».
Ce qu'il est intéressant de noter à propos de ce domaine de la sexualité, c'est que par ailleurs, il y a très peu de mots hérités du français. Batdous «se masturber» par exemple est une création originale, et koké «faire l'amour» est dérivé de kok.
Si nous avons passé en revue tous ces mots que d'aucuns peuvent trouver crus, ce n'est évidemment pas par désir de choquer, mais parce qu'en tant que linguiste, il nous incombe d'analyser soigneusement l'origine des mots quels qu'ils soient. Ce n'est pas par hasard que tous ces mots, qui renvoient à une activité humaine fondamentale, sont d'origine africaine.
De la même façon que l'origine des mots liés à la magie et aux croyances spirituelles est loin d'être fortuite. Kenbwa vient du kikongo et/ou du kimbundu kilembwa«sortilège, maléfice». Dawa «sortilège» se retrouve en soninké (dawa «cendres du marabout») et en kiswahili (dawa «médecine», bien que le kiswahili ait lui-même emprunté ce mot à une source inconnue de tous). Soukougnan être métamorphosé» vient du sérer soukougna «être métamorphosé», makanda «sorcier» vient du kikongo makundu «sorcier», mdkô «sorcellerie» vient du duala moko «sorcellerie» ; l'on retrouve également en kikongo le mot moko avec le sens de «prêtre-médecin». Kèlè vient du kikongo kele-kele «tomber dans une sorte de paralysie». Zombi enfin se retrouve dans plusieurs langues africaines comme le fon, le kimbundu nzumbi «fétiche porte-bonheur»,en kikongo, nzambi signifie «Dieu».
Devant l'évidence difficilement contestable apportée par ces mots que les Africains continuaient bien à parler leurs langues, à s'y référer, certains (ceux qui, encore une fois, étaient soucieux de nier la contribution africaine à la formation de la langue guadeloupéenne) ont essayé d'arguer, de façon spécieuse, que «l'influence» africaine se limitait à des domaines tout à fait limités (comme ceux que nous venons d'évoquer), et devait, par conséquent, être considérée comme marginale, en d'autres termes tout à fait exceptionnelle.
Nous allons ici apporter la preuve que l'on retrouve des mots africains partout dans la langue, quel que soit le domaine concerné. Cette démonstration, nous pouvons la faire, parce que, contrairement à ceux qui tirent des conclusions hâtives, dictées par des a priori peu avouables, nous avons pris le temps d'étudier le guadeloupéen et des langues africaines. La validité des informations que nous donnons est aisément vérifiable(cf. bibliographie)."