Un livre de Frantz Fanon
Extraits du livre

Que les autoritéS du Katanga et du Portugal aient tout mis en œuvre pour saboter l'indépendance du Congo ne nous étonne point. Qu'elles aient renforcé l'action des Belges et augmenté la poussée des forces centrifuges au Congo est un fait. Mais ce fait n'explique pas la détérioration qui s'est installée progressivement au Congo, ce fait n'explique pas l'assassinat froidement décidé, froidement mené de Lumumba, cette collaboration colonialiste au Congo est insuffisante à expliquer pourquoi en février 1961 l'Afrique va connaître autour du Congo sa première grande crise. (...) Sa première grande crise car il faudra qu'elle dise si elle avance ou si elle recule. Il faudra qu'elle comprenne qu'il ne lui est plus possible d'avancer par régions, que, comme un grand corps qui refuse toute mutilation, il lui faudra avancer en totalité, qu'il n'y aura pas une Afrique qui se bat contre le colonialisme et une autre qui tente de s'arranger avec le colonialisme.
Il faudra que l'Afrique, c'est à dire les Africains, comprenne qu'il n'y a jamais de grandeur à atermoyer et qu'il n'y a jamais de déshonneur à dire ce que l'on est et ce que l'on veut, et qu'en réalité l'habileté du colonisé ne peut être en dernier ressort que son courage, la conception lucide de ses objectifs et de ses alliances, la ténacité qu'il apporte à sa libération. (...) Lumumba croyait en sa mission. Il avait une confiance exagérée dans le peuple. Ce peuple, pour lui, non seulement ne pouvait se tromper, mais ne pouvait être trompé. Et, de fait, tout semblait lui donner raison. Chaque fois, par exemple, que dans une région les ennemis du Congo arrivaient à soulever contre lui l'opinion, il lui suffisait de paraître, d'expliquer, de dénoncer, pour que la situation redevienne normale. Il oubliait singulièrement qu'il ne pouvait être partout à la fois et que le miracle de l'explication était moins la vérité de ce qu'il exposait de la vérité de la personne. (...)
Lumumba avait perdu la bataille pour la présidence de la République. Mais parce qu'il incarnait d'abord la confiance que le peuple congolais avait mise en lui, parce que confusément les peuples africains avaient compris que lui seul était soucieux de la dignité de son pays.

Lumumba n'en continua pas moins à exprimer le patriotisme congolais et le nationalisme africain dans ce qu'ils ont de plus glorieux et de plus noble. (...) Alors que d'autres pays beaucoup plus importants que la Belgique ou le Portugal décidèrent de s'intéresser directement à la question. Lumumba fut contacté, interrogé. Après son périple aux états-Unis, la décision était prise: Lumumba devait disparaître. (...) Pourquoi? Parce que les ennemis de l'Afrique ne s'y étaient pas trompés. Ils s'étaient parfaitement rendu compte que Lumumba était vendu, vendu à l'Afrique s'entend. C'est à dire qu'il n'était plus à acheter. (...) Le plus grand succès des ennemis de l'Afrique, c'est d'avoir réussi à compromettre les Africains eux-mêmes. Il est vrai que ces Africains étaient directement intéressés par le meurtre de Lumumba. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d'une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à une opposition massive de leurs peuples, ils n'ont pas été longs à se convaincre que l'indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger.
(...) Et il y eut d'autres Africains, un peu moins fantoches [...] qui s'effraient dès qu'il est question de désengager l'Afrique de l'Occident. On dirait que ces chefs d'Etat [...] ont peur de se trouver en face de l'Afrique. Ceux-là aussi, moins activement, mais consciemment, ont activement, mais consciemment, ont contribué à la détérioration de la situation au Congo. (...) Petit à petit, l'idée d'une intervention de l'ONU prenait corps. Alors, on peut dire que deux erreurs simultanées ont été commises par les Africains. (...) Et d'abord par Lumumba quand il sollicita l'intervention de l'ONU.
Il ne fallait pas faire appel à l'ONU. L'ONU n'a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l'homme par le colonialisme, et chaque fois qu'elle est intervenue, c'était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur. (...) Voyez le Cameroun. De quelle paix jouissent les sujets de M. Ahidjo tenus en respect par un corps expéditionnaire français qui, la plupart du temps, a fait ses premières armes en Algérie? L'ONU a cependant contrôlé l'autodétermination du Cameroun et le gouvernement français y a installé un « exécutif provisoire ». (...) Voyez le Vietnam (...) Voyez le Laos (...)
Il n'est pas vrai de dire que l'ONU échoue parce que les causes sont difficiles. (...) En réalité l'ONU est la carte juridique qu'utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué.