Un livre de Frantz Fanon

Dans ce livre, ce qui intéresse Fanon, c'est de procéder à la « destruction » de la « prise en masse d'un complexus psycho-existentiel », dû au fait de la « mise en présence des races blanche et noire »14 : en clair, il fait œuvre ici, de lecture et d'analyse des mécanismes d'aliénation qui cimentent la relation entre les blancs et les noirs ; de destruction des mythes qui alimentent le rapport colonial (y compris à travers certains travaux scientifiques de l'époque, par exemple lié au complexe d'infériorité qui est considéré même chez les scientifiques les plus progressistes comme essentialisé chez le « noir ») ; de compréhension des mécanismes de reproduction des hiérarchies qui président aux rapports de « races » tels qu'ils éclatent au grand jour à l'époque (et qui ont été enfouis de nos jours sous la pression bien pensante de la bien séance imposée par la doxa anti-raciste moralisatrice, mais qui n'ont pas réellement été éliminés, sous ce vernis).
Le livre, analyse l'impact du colonialisme et ses effets destructeurs : il a marqué fortement la prise de conscience d'alors pour les très nombreux mouvements des droits civiques, anti-coloniaux et des mouvements noirs par exemple états-uniens dans le monde entier.
Fanon met en avant le fait que le colonialisme « blanc » impose une annihilation de l'existence – sa dégradation–, à ses victimes (les « noirs »), dans la mesure où il exige qu'elles se conforment à ses valeurs déformées.
Les colonisés ne sont tout simplement pas vus par le colonialiste comme des être humains à part entière : c'est donc l'image que le colonisé est forcé d'accepter !

Il montre comment la sémantique de la « race », de la couleur, est reliée à tout une gamme de mots et d'images, véhiculant la symbolique du « côté noir » de l'âme du colonisé, de sa noirceur, par opposition à celle du blanc, de la blancheur : « La blancheur n'est-elle pas symboliquement toujours attribuée en français à la justice, à la vérité, à la virginité ? ». Et encore :
« En aucune façon ma couleur ne doit être ressentie comme une tare. A partir du moment où le nègre accepte le clivage imposé par l'Européen, il n'a plus de répit et, « dès lors, n'est-il pas compréhensible qu'il essaie de s'élever jusqu'au Blanc ? S'élever dans la gamme des couleurs auxquelles il assigne une sorte de hiérarchie ? » ».
Il aborde également dans ce livre des questions qui sont très actuelles et que l'on retrouve dans les débats les plus récents : ceux portant sur la reconnaissance de l'esclavage, ou encore au cœur du débat portant sur la culpabilisation des « blancs » (débat sur les « sanglots de l'homme blanc » expression éponyme d'un ouvrage de Bruckner) ou bien sur la concurrence victimaire, etc.
Dans le livre on perçoit son sentiment profond face à ce qu'il vit et subit en tant que colonisé : malgré le fait que la situation s'impose à lui, il n'a pas choisi celle-ci dans laquelle il se retrouve enfermé et malgré ses aspirations à vivre « autrement » le combat et la lutte s'impose à lui et sont au final l'unique choix possible face à la « faillite de l'homme ». Ainsi, il y affirme avoir : « un seul devoir. Celui de ne pas renier [sa] liberté au travers de [ses] choix ».