Ne pas revendiquer de victoires faciles : l'héritage de Amical Cabral

Coauteur de «Claim No Easy Victories: The Legacy of Amílcar Cabral» (ou «Ne pas revendiquer de victoires faciles : l'héritage de Amical Cabral»), Firoze Manji, chargé de programme au CODESRIA, revient sur la nécessité de réintroduire, pour les jeunes générations, des personnalités africaines comme Amilcar Cabral et Ken Saro-Wiwa, entre autres, que «le capitalisme mondial préférerait que l'on oublie». M. Manji, pour qui, le défi est de vulgariser les connaissances des «Grands Africains», partage avec Cabral la conviction selon laquelle :«le problème de l'Afrique, ce n'est pas la couleur de l'Etat, le problème c'est dans la manière dont on gère l'Etat».
Pourquoi un livre sur l'héritage d'Amilcar Cabral, 40 ans après son assassinat ?
Pour moi, à l'occasion du quarantième anniversaire de la mort de Cabral (2013-ndlr), il était très important de revisiter son œuvre. J'ai visité il y a trois ans la Guinée-Bissau, et à cette occasion, j'ai voulu rendre hommage à Cabral en effectuant un pèlerinage à son mausolée, mais paradoxalement, j'ai trouvé assez difficile de le faire parce ce mausolée se trouve au milieu d'un camp militaire. Et pour y entrer, on doit écrire aux autorités militaires. Enfin, muni de la lettre d'autorisation il a fallu une grande négociation pour pénétrer à l'intérieur. Quand j'ai quitté, j'ai demandé au général pourquoi ce mausolée au cœur du quartier général de l'Armée? Il m'a répondu: «c'est simplement pour des questions de sécurité, tout le monde peut venir». Mais je sais bien que tout le monde ne peut pas venir. Rires!
De quoi ont-ils peur?
Ce qui m'a frappé, c'est que même mort, dans son mausolée, Cabral inspire la peur. Or un mémorial, c'est pour l'avenir et non pour le passé. Et quand on lit les écrits de Cabral on découvre qu'il était exceptionnel comme homme. Il était un agronome, un économiste, un chercheur, un scientifique, un poète. Et il était révolutionnaire, c'est ce qui fait la différence entre Cabral et tous les autres, il avait une vision. Il était comme Frantz Fanon et Thomas Sankara. Chez-lui, la liberté c'est la même chose que l'émancipation. Et, l'émancipation ce n'est pas quelque chose que l'on peut octroyer à son peuple. Pour s'émanciper, on doit se développer.
Comment comptait-il s'y prendre ?
Cabral avait dans l'esprit de construire dans les zones libérées la société de l'avenir. Ce qui fait que dans les zones libérées, nous avions une société tout à fait différente. Nous avions le bas peuple, les paysans, ceux qui ne sont pas au pouvoir, qui décident des politiques. On avait des femmes dans les gouvernances des zones libérées. Les populations avaient rejeté l'argent de la colonisation portugaise et ont construit, en lieu et place, un système d'échange basé sur les produits locaux. Nous avions là une révolution en Afrique où l'avenir est construit à partir d'aujourd'hui (période des indépendances-ndlr). C'est extrêmement important.
Cabral avait en outre une compréhension de l'Etat différente de celle héritée de la colonisation. Pour lui, il fallait africaniser l'Etat. Il a dit: «Le problème, ce n'est pas la couleur de l'Etat, le problème c'est dans la manière dont on gère l'Etat. On ne doit pas occuper l'Etat, on doit tout à fait le détruire et le reconstruire». Donc c'était la même vision que Sankara a développé plus tard au Burkina Faso. Il a construit l'avenir aujourd'hui.
Cabral avait construit un Etat, mais vu de ce qui se passe en Guinée-Bissau, on a comme l'impression que les anciens combattants ont fait de ce pays une propriété. N'est-ce pas là tout le contraire de sa vision?
Ils ont occupé l'Etat, contrairement à la vision de Cabral et depuis les indépendances, rien n'a changé dans ce domaine, vraiment. Mais ce que j'ai trouvé extraordinaire, quand j'ai visité la Guinée-Bissau, c'est qu'il y a un Etat avec un gouvernement et ses Forces armées, mais partout, en tout endroit, l'esprit de Cabral continue d'exister. C'est incroyable. Nous l'avons mentionné dans le livre que nous avons publié, il y a dans tous les villages, des jeunesses qui chantent le rap avec les mots de Cabral, ils connaissent Cabral. Et pourtant, si on regarde dans les journaux, dans les médias, c'est le black-out total, on ne trouve rien sur Cabral alors qu'au niveau des populations, tout le monde connait Cabral et ça c'est très important.
Ce que j'ai par ailleurs découvert, c'ést que Cabral a inspiré et influencé le mouvement «black liberation» (le mouvement de libération noir) aux Etats Unis d'Amérique. Il a beaucoup inspiré la lutte des noirs aux Etats Unis d'Amérique. J'ai découvert que même des gens comme Angela Davis qui a contribué à un chapitre du livre, a connu Cabral et était très influencée par ses projets. Nous avons là quelqu'un d'exceptionnel et c'est regrettable que la jeunesse partout en Afrique ne connaisse pas l'homme, son histoire. Si nous perdons notre histoire, nous perdons vraiment l'avenir parce que nous devons construire l'avenir sur une vraie conscience, connaissance de l'histoire. Et, pour moi, le défi c'est de vulgariser les connaissances des «Grands Africains».
Ce que je trouve excellent ici au Sénégal, c'est que tout le monde connait Dr Cheikh Anta Diop. On peut trouver les livres de Dr Cheikh Anta Diop partout, mais si on part en Afrique de l'Ouest, personne ne le connait ou presque. Et Cabral, les vieux comme moi le connaissent. Donc l'agenda c'était de vulgariser, de populariser l'œuvre de Cabral pour rafraichir, non pas l'histoire, mais la relevance de son écriture, sa pensée, pour notre lutte d'aujourd'hui.
Au vu de ce qui se passe actuellement en Guinée-Bissau, ne peut-on pas dire que ses héritiers ont échoué?
La Guinée-Bissau est un Etat vraiment néocolonial, on dit qu'il y a une économie de drogue et des armes. Mais, en même temps, il y a un esprit Cabral partout: au niveau des populations on sent la présence de Cabral à toutes les sphères de la société, mais au niveau de la classe dirigeante, des gouvernants, c'est vraiment bizarre. On a comme l'impression que l'Etat n'est pas connecté à son peuple. Dans les années «1990», quand la guerre civile a éclaté en Guinée-Bissau, tout le monde a quitté Bissau pour les zones rurales

. La guerre était une guerre entre l'armée et les élites du pays, ce n'était pas une guerre populaire. Mais je suis optimiste parce que l'esprit (Cabral-ndlr) continue partout en Guinée-Bissau. En mars prochain, nous irons en Guinée-Bissau pour lancer le livre. Nous sommes invités à y organiser une grande réunion pour célébrer Cabral. Rire!
De l'autre côte, ne peut-on pas se sentir fier pour le cas du Cap-Vert, sachant que la lutte du PAIGC de Cabral c'était à la fois pour la libération de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert? Peut-on considérer que le Cap-Vert est un héritage de Cabral?
Oui! Mais ils (les deux pays) sont divisés. Vous savez, Cabral, comme John Garang qui a milité pour un Soudan uni, a un esprit pour une unité du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau. Mais les Portugais ont créé une division entre les deux entités, ils ont politisé les races, créé une division matérielle entre les métis issus du mélange entre Blancs et Noirs (Cap-Vert-ndlr) et les Noirs (Guinée-Bissau-ndlr) considéré comme des Africains.
A mon avis c'est un facteur très important dans les relations entre les peuples des deux entités.
C'est vraiment dommage, car ils sont, tous les deux peuples, victime de la même colonisation portugaise. On a beaucoup perdu, j'espère que dans l'avenir, on va se rattraper.
Vous dites avoir constaté sur place en Guinée-Bissau une déconnexion entre l'Etat Bissau-guinéen et son peuple qui porte encore Cabral dans son cœur alors que les gouvernants tentent de «l'effacer». Comment réussir à connecter les deux entités?
C'est cela le grand travail. Premièrement, c'est toujours l'Armée qui constitue le problème car c'est en réalité elle qui a le pouvoir en Guinée-Bissau. Le deuxième obstacle, c'est le problème économique avec une économie minée par le commerce de drogue. Il n'y a pas d'investissement dans les secteurs productifs, ni dans l'agriculture ni dans le secteur industriel, etc. La Guinée-Bissau a besoin d'investissements soutenus dans les secteurs productifs, dans l'agriculture, sur le capital humain, les travailleurs, les actifs. L'agriculture utilise des moyens rudimentaires et la main d'œuvre n'est pas qualifiée. Cela n'est pas l'apanage de la Guinée-Bissau, c'est une réalité que partagent presque tous les pays Africains, dans les milieux ruraux où il n'y a presque pas d'équipement. Les populations rurales veulent produire, se développer, mais les moyens de production sont archaïques et les soutiens font défaut.
Le deuxième livre, c'est sur Ken Saro-Wiwa, l'écrivain et opposant nigérian condamné à mort et exécuté en 1995 à Port-Harcourt par le régime de Sani Abacha. Quel est l'intérêt de cet ouvrage?
Ken Saro-Wiwa était un militant actif contre les sociétés et multinationales pétrolières occidentales, comme Shell, qui ont détruit le Delta du Niger. Il a été tué par Sani Abacha, pendu avec huit de ses compagnons du MOSOP. Il y a trois ans qu'on a découvert qu'il entretenait une très bonne relation avec une none, une religieuse catholique. Quand il a été arrêté et mis en prison, ils ont continué à s'écrire, à s'échanger des lettres via de la nourriture qu'on lui amenait en prison. Les lettres que la religieuse lui a écrites ont été perdues, mais elle (la none) a gardé celles que Ken Saro-Wiwa lui a écrites.
Et, il y a trois ans, elle a fait donation de toutes ces lettres à la bibliothèque d'Irlande appelé «National University of Ireland, Maynooth». C'est une histoire incroyable parce que la dernière lettre date de la veille de sa pendaison. On trouve dans ces lettres des choses extraordinaires, on découvre un homme avec un état d'esprit, un mental fort, un homme très courageux et intègre. Il savait bien que Sani Abacha allait le tuer, mais il a toujours maintenu un principe: la lutte pour les peuples du Delta du Niger. C'est agréable de lire ces écrits, il y avait aussi des poèmes. Et je connais quelqu'un à la bibliothèque de l'Université d'Irlande qui m'a contacté en ces termes: «nous voudrions publier ce livre». Et j'ai pensé que c'était là une autre opportunité de vulgariser, de partager avec les jeunesses et les autres la vie de quelqu'un qui est vraiment oublié, mais qui était vraiment un héro pour l'émancipation de son peuple.
Mais comment effacer dans la tête des gens les charges retenues contre lui par la "justice" de son pays et qui ont conduit à son exécution?
J'étais chef de programme Afrique pour Amnesty International quand il a été tué. J'étais choqué, pour moi c'était incroyable pour deux choses: je savais que le gouvernement allait faire quelque chose, que le pouvoir allait tuer Ken Saro-Wiwa et ses camarades, mais c'est la passivité de la communauté internationale qui était incompréhensible. Tout ça à cause du pétrole du Nigéria et la collusion d'une grande multinationale (...) Et, dans le livre, Ken Saro-Wiwa explique tout ce que cette multinationale a fait et la bibliothèque de l'université d'Irlande a peur parce que craignant les représailles de (...) une compagnie pétrolière puissante. Nous nous sommes décidés à le publier et si elle s'attaque à nous, nous engagerons une vaste campagne internationale contre elle.
J'éprouve une grande fierté d'avoir travaillé pour la vulgarisation de ces deux livres tout comme les autres. Il y a trois ans j'ai republié un livre de Walter Rodney «Comment l'Europe a sous-développée l'Afrique», (dans lequel l'auteur estime que l'Afrique a été délibérément exploitée et sous-développée par les européennes. Rodney fait valoir que la combinaison de la politique de puissance et de l'exploitation économique de l'Afrique par les européens a entraîné le mauvais état ??de développement politique et économique de l'Afrique à la fin du 20e siècle-ndlr). C'est important qu'on n'oublie pas notre histoire.
En somme, que retenir de ces deux livres? Qu'est-ce que Ken Saro-Wiwa et Amilcar Cabral ont de commun?
Ils ont en commun leur engagement envers leurs peuples, la confiance dans l'organisation pour la lutte pour la justice. Et ils ont été tous les deux assassinés. Comme Thomas Sankara et Patrice Lumumba, ils ont tous été tués, non pas par des étrangers, mais par des nationaux et parfois des proches. C'est presque toujours la trahison qui est à la base de tous ses assassinats. Par définition, la trahison c'est quelque chose d'intra, elle ne vient pas de l'extérieur.