Un livre de Aminata Dramane Traoré

"Depuis plus de quarante ans, l'Afrique cherche à sortir d'une impasse : elle essaye de trouver sa voie à travers le discours de pays qui l'ont invitée à se penser pauvre, à se comporter en région pauvre : Plus que de capitaux, de technologies et d'investisseurs étrangers, elle a besoin de retrouver cette part d'elle-même qui lui a été dérobée : son humanité"

Les rapports entre l'Afrique et l'Occident sont empreints de multiples paradoxes, notamment pour ce qui est de la question de la dette. C'est sur ce point que se base l'ouvrage d'Aminata Dramane Traoré : ce sont sans aucun doute les siècles d'esclavage qui ont déstabilisé l'Afrique. Nous pouvons considérer la traite comme un des éléments fondamentaux dans l'accumulation primitive des capitaux nécessaires à la construction de l'économie européenne (il est d'ailleurs intéressant de noter que l'abolition de l'esclavage coïncide plus ou moins avec la révolution industrielle). La dette de l'Afrique à l'Occident doit être payée, mais celle de l'Occident à l'Afrique pour la traite semble devoir être remboursée symboliquement. Ce fait est l'une des multiples manifestations d'un néo-colonialisme à peine dissimulé sous des discours humanistes et compatissants.

La question primordiale pour l'auteur, qui définit la colonisation comme "asservissement sans déportation", est de savoir pourquoi les Africains n'obtiendraient pas réparation pour les siècles d'esclavage et de colonisation (comme les Juifs pour la déportation et l'extermination des leurs durant la seconde guerre mondiale). La différence de traitement que nous pouvons observer entre le choc provoqué par l'extermination des Juifs et la colonisation est certainement due à l'éloignement géographique. L'extermination des Juifs a remis profondément en cause l'Occident car elle s'est produite sur un territoire et a été commise par ses propres membres. Si effectivement ce sont les occidentaux qui sont responsables de la traite négrière, les conséquences actuelles de celle-ci ne se déroulent pas directement sous leurs yeux.

Mais le dommage le plus important est sans aucun doute ce qu'Aminata Dramane Traoré nomme le « viol de l'imaginaire ». Jusqu'à une date récente, les mots avaient pour les Africains une vertu essentielle et sacrée, il existait une solidarité organique très forte au sein des différents peuples. L'exportation de l'idéologie démocratique des droits de l'homme a eu pour conséquence une perte de sens et la dissolution des liens sociaux.
Il existe une connexion étroite entre l'identité et la reconnaissance. Si, bien entendu, je trouve en moi les sources de mon identité, celle-ci se forme de manière dialogique.

C'est dans l'interaction, dans le dialogue et dans la lutte avec les autres subjectivités que celle-ci émerge et se constitue. Elle ne s'élabore pas dans l'isolement, mais se « négocie dans le dialogue ». Or, et c'est en partie en cela que le rôle des organisations internationales reste ambigu, l'Occident véhicule une image de l'Afrique incapable de se gérer elle-même.
Il est nécessaire pour ceux qu'on nomme les primitifs comme pour les minorités de se débarrasser de l'image dépréciative qui leur est imposée avant de pouvoir s'intégrer véritablement. La reconnaissance est un élément constitutif de l'identité. La solution serait de "relire et redire l'Afrique en vue de la soustraire au discours misérabiliste". Autrement dit, il faut relire cette Afrique qui, enfermée dans cette image trompeuse d'archaïsme, avec ses propres codes et non ceux de l'Occident. Il existe des cultures, des musiques, des pensées politiques véritables, des littératures africaines et le reconnaître serait le premier pas vers une autonomie véritable.
Aminata Dramane Traoré nous montre comment l'humanitaire et l'aide au développement servent trop souvent d'alibi pour mieux continuer de tenir l'Afrique sous la domination occidentale. L'Afrique semble tenter régulièrement de mettre en avant des projets qui lui permettrait de s'émanciper, mais l'Occident ne lui donnant pas son aval et disposant de moyens de pression, il est difficile, voire impossible de les réaliser.
Alors que ses membres brandissent la carte de l'altruiste, la politique actuelle de l'Occident en Afrique n'est pas en contradiction avec la traite négrière et le colonialisme. Il semble qu'elle en soit une forme différente de « civilisation », qui se perpétue encore une fois sous couvert de l'humanisme et de l'humanitaire.

Prétendre donner un fondement universel à l'idée de liberté et aux droits imprescriptibles possédés par tout être humain comporte quelque chose de périlleux. Nous pouvons douter que notre vision de la liberté puisse convenir à une autre culture. Définir des règles universelles comporte le risque de confondre la conception d'un groupe particulier et ce que l'on nomme les lois naturelles. Il est évident que selon les cultures, cette notion de liberté acquiert des définitions différentes, et la désintégration identitaire dont ont été victimes certains peuples provient de notre tendance à croire que nous fondons ces droits sur la nature humaine, alors qu'ils résultent de nos préoccupations propres. L'Occident exporte et impose des principes qui étaient dépourvus de signification pour les individus qui les ont reçus. D'une certaine manière, on a introduit un élément étranger, un composant du langage occidental, dans une pensée symbolique totalement différente. Il ne pouvait en résulter qu'une déstabilisation de ces cultures qui est de l'ordre du viol de l'identité.