Un livre de Frantz Fanon
Extraits du livre page 18 à la page 21

Les techniques vestimentaires, les traditions d'habillement, de parement, constituent les formes d'originalité les plus marquantes, c'est- à-dire les plus immédiatement perceptibles d'une société. à l'intérieur d'un ensemble, dans le cadre d'une silhouette déjà formellement soulignée, existent évidemment des modifications de détail, des innovations qui, dans les sociétés très développées, définissent et circonscrivent la mode. Mais l'allure générale demeure homogène et l'on peut regrouper de grandes aires de civilisation, d'immenses régions culturelles à partir des techniques originales, spécifiques, d'habillement des hommes et des femmes.
C'est à travers l'habillement que des types de société sont d'abord connus, soit par les reportages et documents photographiques, soit par les bandes cinématographiques. Il y a ainsi des civilisations sans cravates, des civilisations avec pagnes et d'autres sans chapeaux.
L'appartenance à une aire culturelle donnée, est le plus souvent signalée par les traditions vestimentaires de ses membres. Dans le monde arabe, par exemple, le voile dont se drapent les femmes est immédiatement vu par le touriste. On peut pendant longtemps ignorer qu'un Musulman ne consomme pas [17] de porcs ou s'interdit les rapports sexuels diurnes pendant le mois de Ramadhan, mais le voile de la femme apparaît avec une telle constance qu'il suffit, en général, à caracté- riser la société arabe.
Dans le Maghreb arabe, le voile fait partie des traditions vestimentaires des sociétés nationales tunisienne, algérienne, marocaine ou libyenne. Pour le touriste et l'étranger, le voile délimite à la fois la société algérienne et sa composante féminine 1. Chez l'homme algérien, par contre, peuvent se décrire des modifications régionales mineures : fez dans les centres urbains, turbans et djellabas dans les campagnes. Le vêtement masculin admet une certaine marge de choix, un minimum d'hétérogénéité. La femme prise dans son voile blanc, unifie la perception que l'on a de la société féminine algérienne.
De toute évidence, on est en présence d'un uniforme qui ne tolère aucune modification, aucune variante 2.

Le haïk délimite de façon très nette la société colonisée algérienne. On peut évidemment demeurer indécis et perplexe devant une petite fille, mais toute incertitude disparaît au moment de la puberté. Avec le voile, les choses se précisent et s'ordonnent. La femme algérienne est bien aux yeux de l'observateur : « Celle qui se dissimule derrière le voile. »
Nous allons voir que ce voile, élément parmi d'autres de l'ensemble vestimentaire traditionnel algérien, va devenir l'enjeu d'une bataille grandiose, à l'occasion de laquelle les forces d'occupation mobiliseront leurs ressources les plus puissantes et les plus diverses, et où le colonisé déploiera une force étonnante d'inertie. La société coloniale, prise dans son ensemble, avec ses valeurs, ses lignes de force et sa philosophie, réagit de façon assez homogène en face du voile. Avant 1954, plus précisément depuis les années 1930-1935, le combat décisif est engagé. Les responsables de l'administration française en Algérie, pré- posés à la destruction de l'originalité du peuple, chargés par les pouvoirs de procéder coûte que coûte à la désagrégation des formes d'existence susceptibles d'évoquer de près ou de loin une réalité nationale, vont porter le maximum de leurs efforts sur le port du voile, conçu en l'occurrence, comme symbole du statut de la femme algérienne.
Une telle position n'est pas la conséquence d'une intuition fortuite.
C'est à partir des analyses des sociologues et des ethnologues que les spécialistes des affaires dites indigènes et les responsables des Bureaux arabes coordonnent leur travail. à un premier niveau, il y a reprise pure et simple de la fameuse formule : « Ayons les femmes et le reste suivra. » Cette explicitation se contente simplement de revêtir une allure scientifique avec les « découvertes » des sociologues. 3 Sous le type patrilinéaire de la société algérienne, les spécialistes décrivent une structure d'essence matrimoniale. La société arabe a souvent été présentée par les occidentaux comme une société de l'extériorité, du formalisme et du personnage. La femme algérienne, intermédiaire entre les forces obscures et le groupe, paraît alors re- vêtir une importance primordiale. Derrière le patriarcat visible, manifeste, on affirme l'existence, plus capitale, d'un matriarcat de base. Le rôle de la mère algérienne, ceux de la grand-mère, de la tante, de la « vieille » sont inventoriés et précisés.

Notes
1 Nous ne mentionnons pas ici les milieux ruraux où la femme est souvent dévoilée. Il n'est pas davantage tenu compte de la femme kabyle qui, en dehors des grandes villes, n'utilise jamais le voile. Pour le touriste qui s'aventure rarement dans les montagnes, la femme arabe est d'abord celle qui porte le voile. Cette originalité de la femme kabyle constitue entre autres l'un des thèmes de la propagande colonialiste autour de l'opposition des Arabes et des Berbères. Consacrées à l'analyse des modifications psychologiques, ces études laissent de côté le travail proprement historique. Nous aborderons prochainement cet autre aspect de la réalité algérienne en acte. Contentons-nous ici de signaler que les femmes kabyles, au cours des 130 années de domination ont développé, face à l'occupant, d'autres mécanismes de défense. Pendant la guerre de libération, leurs formes d'action ont également pris des aspects absolument originaux.
2 Un phénomène mérite d'être rappelé. Au cours de la lutte de libération du peuple marocain et principalement dans les villes, le voile blanc fit place au voile noir. Cette modification importante s'explique par le souci des femmes marocaines d'exprimer leur attachement à Sa Majesté Mohamed V. On se souvient, en effet, que c'est immédiatement après l'exil du Roi du Maroc que le voile noir, signe de deuil, fit son apparition. Au niveau des systèmes de signification, il est intéressant de remarquer que le noir, dans la société marocaine ou arabe n'a jamais exprimé le deuil ou l'affliction. Conduite de combat, l'adoption du noir répond au dé- sir de faire pression symboliquement sur l'occupant, donc de choisir logiquement
ses propres signes.
3 Voir annexe à la fin du présent chapitre.