Dr Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx - Contribution de Dr Cheikh Anta Diop à l'historiographie mondiale
Extrait du livre

INTRODUCTION (op. cit. P. 54 à 57)
Volney (1757 – 1820), écrivain français né à Craon (Mayenne, département formé d'une partie du Maine et de l'Anjou, dans le massif armoricain), mort à Paris et inhumé au Père-Lachaise, membre de l'Académie française, pair de France, professeur d'histoire à l'école Normale Supérieure - l'une des plus originales créations de la Convention (le cours de Volney portait sur les Leçons d'Histoire, et la première leçon fut donnée le 1er pluviôse de l'an II) – s'était rendu en égypte et en Syrie entre 1783 et 1785, c'est-à-dire "en pleine période d'esclavage nègre". (C. A. Diop, Nations Nègres et Culture, Paris, 1954, P. 35).
On s'attendait par conséquent à ce que Volney puisse faire sien le "mythe du Nègre", selon lequel le Nègre a toujours été réduit en esclavage par les races blanches supérieures avec lesquelles il a vécu, où que ce soit, en égypte, en Mésopotamie, ou en Arabie.
En réalité, une telle affirmation, qui plonge ses racines dans Hegel et Gobineau, n'est que :
C. A. Diop a écrit:
un dogme, destiné à falsifier l'histoire et dont la fausseté , n'échappe pas à ceux qui l'avancent.
Nations Nègres et Culture, P. 34
Cependant la conscience nègre n'en a pas été moins aliénée, frustrée, refoulée. Le professeur Henri Brunschwig est heureux de pouvoir rappeler le fait aux victimes :
Henri Brunschwig a écrit:
Pendant des millénaires, les Noirs d'Afrique fournirent des esclaves à l'Asie, au Maghreb et à l'Europe méditerranéenne, à l'Amérique.
Histoire, passé et frustration en Afrique noire, in "Annales. Economies-Sociétés-Civilisations", Paris, n°5, 17e année, sept.-oct. 1962, P. 879
Douleur exquise pour les Nègres de la terre.
Hegel semble avoir exclu définitivement l'esclavage nègre de l'histoire universelle. Plus généreux, Brunschwig ne l'y introduit, avec peine, qu'au début du XXe siècle :
Henri Brunschwig a écrit:
Ainsi, l'histoire de l'Afrique noire au XIXe siècle peut apparaître comme une série de tentatives pour entrer dans le grand courant de l'histoire universelle, pour participer à l'évolution du monde moderne. Elle ne réussit à s'y introduire qu'au début du siècle.
Histoire, passé et frustration en Afrique noire, P. 884
C'est par conséquent à l'époque moderne que sont nées les tentatives de prouver à tout prix que les anciens égyptiens étaient de race blanche, contrairement à toutes les dépositions des géographes, historiens, philosophes et savants de l'Antiquité gréco-latine.
[ma note : l'époque moderne, représente la troisième période de l'histoire universelle selon la vision européenne, occidentale (les trois périodes précédentes dans cette périodisation étant l'Antiquité et le moyen âge. Cette époque moderne étant suivie de l'époque contemporaine, celle que nous vivons aujourd'hui).
Cette époque moderne commence à la fin du moyen âge (1450) pour se terminer à la fin de révolution française (1800) déterminée par le coup d'Etat du 9 novembre 1799 par Napoléon Bonaparte.
Cette époque correspondrait selon le paradigme eurocentriste aux siècles dits des lumières. C'est-à-dire à une époque où triompheraient les valeurs de la modernité (le progrès scientifique et technique, la communication, la raison, les libertés, etc.) à l'inverse de la période précédente, le Moyen âge, traditionnellement considérée comme un âge obscur, ou comme une sombre parenthèse.
Il faut donc insister sur le fait que l'esprit européen de l'époque moderne cherche à se référer non pas au Moyen âge, mais à un passé plus lointain, l'Antiquité, vu comme l'époque classique.]
Intellectuel républicain, Volney n'a pas pris part à cette falsification consciente de l'histoire de l'humanité.
C. A. Diop a écrit:
On ne saurait mieux que Volney poser le problème de la plus monstrueuse falsification de l'histoire de l'humanité par les historiens modernes. On ne saurait plus que lui, rendre justice à la race nègre en lui reconnaissant le rôle du plus ancien guide de l'humanité dans la voie de la civilisation au sens plein de ce mot. Les conclusions de Volney auraient dû rendre impossible l'invention ultérieure d'une hypothétique race blanche pharaonique qui aurait importé d'Asie la civilisation égyptienne au début de la période historique. Nations Nègres et Culture, P. 37
Dr Cheikh Anta Diop poursuit, rendant ainsi hommage à l'honnêteté intellectuelle et à la probité morale de Volney.
C. A. Diop a écrit:
En effet, une telle hypothèse (celle d'une race blanche pharaonique partie d'Asie pour la vallée du Nil) s'accorde mal avec la réalité de ce Sphinx à tête de nègre, et image du pharaon, qui s'impose aux regard de tous.
Nations Nègres et Culture, P.37
Ce Sphinx à tête de Nègre est l'idée même, concrétisée, d'une égypte nègre. Seules les falsifications grotesques et hargneuses peuvent se soustraire à l'évidence des faits.
Dans son dernier ouvrage qui est un testament scientifique, intellectuel, culturel, philosophique laissé à l'Afrique entière, Dr Cheikh Anta Diop rend hommage à Volney :
C. A. Diop a écrit:
Vers les années 1820, à la veille de la naissance de l'égyptologie, le savant français Volney, esprit universel et objectif, s'il en fut, tenta de rafraîchir la mémoire de l'humanité que l'esclavage récent du nègre avait rendu amnésique à l'égard du passé de ce peuple.
Civilisation ou Barbarie, Paris, 1981, P.9
Qui est donc Volney, cet homme à l'esprit universel et objectif qui a posé, face au Sphinx de Gizeh, le problème de la plus monstrueuse falsification de l'histoire de l'humanité par les historiens modernes ?
Constantin-François Chasseboeuf, compte de Volney, était un érudit de grande envergure, connu et respecté dans les milieux intellectuels et politiques. Son père, Jacques-René, était l'un des hommes les plus riches dans le clan des Chasseboeuf, de souche pourtant paysanne. C'est par sa mère, Jeanne Gigault de la Giraudais, que Volney appartient à une famille de vieille bourgeoisie, son grand-père maternel étant qualifié de "noble homme", à Candé en Anjou, où il possédait des terres.
Arrivé à Paris après ses humanités à Angers, Volney poursuit des études classiques et de médecine. C'est l'érudition qui l'attire davantage. Il se contente de trois années d'études médicales, pour s'initier sérieusement au grec. Déjà, les récits d'Hérodote sur l'égypte l'oriente vers le monde méditerranéen.
En 1780, Volney s'inscrit au cours d'arabe de Leroux des Hautesrayes au collège de France. Les étudiants ne disposaient à cette époque, en France, que de la Grammaire arabe d'Erpenius, dans l'édition de Michaelis.
De 1777 à la fin de 1782, Volney fréquente le salon d'Holbach (1723-1789), auteur du Système de la nature. C'est son ami Cabanis à l'école de médecine, alors protégé par Turgot, qui avait introduit Volney chez le baron d'Holbach et chez Mme Helvétius.
Le Salon d'Holbach était fréquenté par les meilleurs esprits de l'époque : des écrivains réputés, tels que Marmontel (1723-1799), de l'académie française, auteur de romans épiques (Les Incas, Bélisaire), des contes moraux, des pièces de théâtre et de mémoires ; Saint-Lambert (1716-1803), de l'Académie française, poète, auteur des Saisons ; Chamfort (1741-1794), de l'Académie française, moraliste, auteur des Maximes ; des philosophes, tels que Diderot (1713-1784), qui fonda L'Encyclopédie (1751) et Naigeon qui sera plus tard, le confrère de Volney à l'Institut ; des économistes, tel que Morellet (1727-1819), abbé, collaborateur de "L'Encyclopédie"
Outre les propres ouvrages d'Holbach (Système de la nature, 1770 ; Système social, 1773 ; L'Ethnocratie et la Morale universelle, 1776), Volney lisait ou consultait chez le baron d'Holbach des ouvrages de Boulanger, des traductions de Swift (1667-1745), écrivain irlandais, auteur des Voyages de Gulliver, mordante satire de la société anglaise ; les traductions également de Lucrèce, de Sénèque, pourvues d'annotations.
Volney sera conduit à l'histoire, comme le baron d'Holbach, par le dessein d'élucider les mystérieuses origines du christianisme, avec érudition, contre les préjugés cléricaux. La vertu est une nécessité sociale, tel est le précepte que Volney héritera du baron d'Holbach.
Dans la maison d'Auteuil de Mme Helvétius, Volney retrouvait d'Alembert et Diderot, Garat et Condorcet, Morellet et Malesherbes. L'Atmosphère était moins à la philosophie polémique, mais plus à la poésie, à la littérature. Franklin (1706-1790), qui était alors en France pour négocier l'alliance de Louis XVI avec la nouvelle république (1777), fréquentait aussi la société de Mme Helvétius : Volney eut la possibilité de s'entretenir avec cet homme d'état, physicien, philosophe et publiciste américain.
Au temps du voyage Volney en Orient, le pays des Pharaons n'était pas inconnu en France, grâce aux voyages de Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689) qui explora la Turquie, la Perse et les Indes, de Jean Chardin (1643-1713), auteur d'un Voyage en Perse et aux Indes orientales, de Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708) botaniste et voyageur, illustre précurseur de Linné.
Antoine Galland (1646-1715), orientaliste français, avait traduit Les Milles et Une Nuits, en 1704 : c'est un recueil de contes arabes d'origine persane qui peignent, avec beaucoup de poésie, les caractères et les mœurs de l'Orient. Les ouvrages de Montesquieu et de Voltaire avaient déjà attiré la curiosité des Français à l'égard de l'Orient.
érudit, helléniste, arabisant, ami des grands esprits de son temps, Volney, penseur libre, adhéra avec enthousiasme aux "Amis des Noirs", une société pour l'affranchissement des Nègres.
L'idée de cette société fut ramenée d'Angleterre par Jacques-Pierre Brissot (1754-1793), journaliste et conventionnel, député à la législative et à la Convention, un des chefs des Girondins (parti politique pendant la Révolution française).
étienne de Lacépède (1756-1825), naturaliste, continuateur de l'histoire naturelle de Buffon, et Antoine-Laurent de Lavoisier (1743-1794), chimiste, l'un des créateur de la chimie moderne, avaient adhéré en même temps que Volney aux "Amis des Noirs".
Volney adhère ainsi à cette société anti-esclavagiste après son voyage en égypte et en Syrie. Ce fut très méritoire pour lui, car la suppression de la traite négrière risquait de porter un grave préjudice à ses intérêts matériels et financiers. En effet, la plus grande partie de sa fortune [ma note : comme d'ailleurs celle de la quasi-totalité de l'aristocratie et aussi celle d'une très grande partie de la bourgeoisie.] était placée dans le commerce négrier nantais. Avec Sieyès, Mirabeau, Barnave, Pétion de Villeneuve, Volney était l'un des fondateurs et l'un des chefs du Club des Jacobins, club révolutionnaire, qui tenait ses séances dans l'ancien couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré, à Paris.
Lorsque la convention (21 septembre 1792 – 26 octobre 1795) désigna dix écrivains chargés de composer les livres élémentaires destinés à l'enseignement dans les écoles primaires, Volney fut du nombre de ces élus :
Bernardin de Saint-Pierre était chargé d'écrire un traité de morale républicaine ; Lagrange, un manuel de calcul et de géométrie ; Garat, histoire ; Mentelle, de géographie ; Daubenton, d'histoire naturelle ; Sicard, de lecture et d'écriture ; Monge, de "deskription et usage des instruments de l'industrie de l'homme" ; Haüy, abbé, l'un des créateur de la cristallographie, un traité des phénomènes de la nature, et Volney, enfin, d'un traité de "développement ou d'explication des Droits de l'Homme et de la Constitution". [ma note : j'aimerais en profiter pour faire une remarque. Tout ceux qui connaissent la France remarqueront parmi les noms ci-dessus cités quelques uns qui leurs sont familiers. Tout simplement parce qu'ils ont dû plus ou moins mémoriser des noms de rue, de boulevard, d'université etc. qui ne sont rien d'autre que des hommages du peuple français à leurs intellectuels.
Tandis qu'en Afrique, ce sont des noms de rues, de boulevards, d'universités, d'institutions (Camp Gallieni !) à consonance coloniale (puisque ceux de représentants de l'ancien colonisateur) que nous brandissons fièrement dans nos délires d'aliénés. Comme si l'Afrique ne recelait point d'intellectuels ayant travaillé sérieusement pour la cause Nègre.
Combien de rues ou de boulevards en Afrique, portent le nom de grands érudits Nègres tels Ki-Zerbo, Franz Fanon, Aimé Césaire, Kagemni, Imhotep, Ptah Hotep, ceux des grands savants Nègres de la grande Université de Sankoré à Tombouctou (au Mali), etc. et la liste est très longue ? Comment pouvons nous sortir de la misère, si nous ne reconnaissons pas nos héros et nos savants ?]
Volney devait donc élaborer un traité élémentaire de science civique, lui l'auteur du Catéchisme du Citoyen français (1793), devenu par la suite La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale, déduits de l'organisation de l'homme et de l'univers.
Mais l'attention de Volney n'avait jamais quitté l'Orient. Il préconisa l'ouverture d'une chaire d'arabe vulgaire à l'école des langues orientales, mais ce projet ne sera réalisé qu'après sa mort. Les orientalistes britanniques éliront Volney membre de la société asiatique de Calcutta, le 28 septembre 1797. C'est dire la réputation scientifique de Volney.
Par le fait, Volney ambitionnait de faciliter l'étude de la langue arabe. Son ouvrage intitulé : Simplification des langues orientales (in-8°, 136, 1794) était une méthode nouvelle destiné à faciliter précisément aux agents de la République la connaissance de la langue arabe.
Or, en France, à cette époque, les étudiants n'avaient à leur disposition que la Grammaire arabe d'Epernius. Volney a par conséquent le mérite de la priorité sur Isaac Sylvestre de Sacy (1758-1838), orientaliste et homme d'état français, véritable initiateur des études arabes en France, avec sa grande Grammaire arabe, publiée en 1810.

PREMIERE PARTIE : VOLNEY ET LA MATIERE DE L'HISTOIRE : Leçons d'Histoire (op. cit. P 57- 61)
Dans les Leçons d'Histoire professées par Volney à l'école normale en 1794, pendant six séances, avant la dissolution de cette école, nous trouvons la conception de l'histoire de Volney, puisque le cours était avant tout un cours de critique sur l'histoire, un cours de méthodologie de l'histoire, destiné à provoquer la réflexion et le travail personnel des auteurs.
Dès la première leçon (1er pluviôse), Volney s'attaque d'emblée à un problème central et crucial de l'histoire ; l'évaluation du degré de crédibilité de l'histoire. Autant :
Volney a écrit:
les faits physiques portent avec eux l'évidence et la certitude, parce qu'ils sont sensibles et se montrent en personne sur la scène immuable de l'univers, autant les faits historiques, au contraire, parce qu'ils apparaissent qu'en fantôme dans la glace irrégulière de l'entendement humain, ne peuvent arriver qu'à la vraisemblance et à la probabilité. Il est donc nécessaire, pour évaluer le degré de crédibilité qui leur appartient, de les examiner soigneusement sous un double rapport :
1- celui de leur propre essence
2- sous le rapport de leurs narrateurs et de leurs témoins scrutés dans leur facultés morales, dans leurs moyens d'instruction, d'information, dans leur impartialité.
Leçons d'histoire, Paris, Baudouin Frère Libraires, 1826, P. 10 Volney pose de façon étonnante tous les problèmes de la critique historique, telle qu'elle est conçue de nos jours : critique d'authenticité, critique de crédibilité, critique d'interprétation, critique de compétence, critique d'exactitude, critique de sincérité. La nécessité du travail de documentation est formellement reconnue. Les trois notions essentielles de vérité historique, de fait historique et de document historique sont nettement perçue et indiquées par Volney. La vraisemblance historique, la probabilité historique, la crédibilité du fait historique, Volney perçois tout cela comme un historien de nos jours. La science historique a pour objet l'établissement de faits historiques. La conception du "fait historique" par Volney est d'une exactitude extraordinaire :
Volney a écrit: L'histoire n'est qu'une véritable enquête de faits ; et ces faits ne nous parvenant que par intermédiaires, ils supposent un interrogatoire, une audition de témoins. L'historien qui a le sentiment de ses devoirs, doit se regarder comme un juge qui appelle devant lui les narrateurs et les témoins des faits, les confronte, les questionne, et tâche d'arriver à la vérité, c'est-à-dire à l'existence du fait, tel qu'il a été. (souligné dans le texte).
Leçons d'histoire, P. 18 Donc, Volney, dans sa deuxième leçon, affirme clairement ce grand postulat : pas d'histoire possible en dehors du postulat rationaliste, en dehors de la raison qui seule peut examiner les faits "sous le rapport de leur propre essence".
L'appréciation des témoignages réunis en vue de la reconstruction historique est une exigence critique primordiale aux yeux de Volney :
Volney a écrit: Investigateur de la vérité, l'historien doit interroger sans cesse les témoins : et lui-même est-il exempt de leurs défauts ?
Leçons d'histoire, P. 21 Dans la troisième leçon, Volney, de façon tout étonnante, fait état de la tradition orale, ses qualités et ses faiblesses :
Volney a écrit: Si le fait est transmis par l'écriture, son état est, dès ce moment, fixé, et il conserve d'une manière immuable le genre d'autorité qui dérive du caractère de son narrateur.
(...) Il n'en est pas ainsi de la transmission des faits par la parole, c'est-à-dire de la tradition. (...) Et juger quelles doivent être les altérations des faits transmis de bouche en bouche, de génération en génération, ... selon les époques, selon le changement des intérêts et des affections. Aussi, l'exactitude de la tradition est-elle en général décriée ; et elle le devient d'autant plus qu'elle s'éloigne de sa source primitive à un plus grand intervalle de temps et de lieu.
(...) Cependant c'est par des traditions, c'est par des récits transmis de bouche en bouche, de génération en génération, qu'à dû commencer, qu'à nécessairement commencé l'histoire.
Leçons d'histoire, P. 29-32 On ne saurait mieux dire que Volney, à la recherche de certitude historique : toutes sources doivent êtres soumises à la raison de l'historien, pour en dégager une certaine vraisemblance historique. Volney prend largement en compte le témoignage, souvent défectueux de la tradition orale.
La quatrième leçon de Volney porte sur l'utilité de l'histoire. Volney dégage trois sorte d'utilité en étudiant l'histoire : l'utilité morale, l'utilité scientifique et l'utilité politique. A propos de la deuxième utilité, Volney écrit :
Volney a écrit:
Le second genre d'utilité, celui qui est relatif aux sciences et aux arts, à une sphère beaucoup plus vaste, beaucoup plus étendue.
Leçons d'histoire, P. 56
Outre l'intérêt moral, l'histoire est d'une utilité certaine, d'après Volney, pour les progrès des sciences et des arts. Ayant fréquenté les Encyclopédistes, Volney reste sensible, dans la recherche historique, à la marche de l'esprit humain, aux progrès des sciences et des arts, aux "acquis positifs de l'humanité", comme dira Dr Cheikh Anta Diop.
Dans la cinquième leçon, Volney est d'une actualité scientifique étonnante, et presque tous les historiens du XIXe siècle lui sont redevable sur bien des points : la nécessité pour l'historien d'avoir une solide base géographique, car :
Volney a écrit:
sans un aperçu de géographie, l'on ne sait où placer les scènes de l'histoire, qui flottent dans l'esprit comme les nuages dans l'air.
Leçons d'histoire, P. 77
Volney est contre le cloisonnement historique qui engendre nombre de préjugés :
Volney a écrit:
Je serais donc d'avis que l'on étudiât d'abord l'histoire du pays où l'on est né, où l'on doit vivre, et où l'on peut acquérir la preuve matérielle des faits, et voir les objets de comparaison.
Et cependant je ne prétendrais pas blâmer une méthode qui commencerait par un pays étranger, car cet aspect d'un ordre de choses, de coutumes, de mœurs qui ne sont pas les nôtres, a un effet puissant pour rompre le cours de nos préjugés, et pour nous faire voir nous-mêmes sous un jour nouveau, qui produit en nous le désintéressément et l'impartialité : l'unique condition que je tienne pour indispensable, est que ce soit une histoire de temps et de pays bien connus, et possible à vérifier.
Que ce soit l'histoire d'Espagne, d'Angleterre, de Turkie ou de Perse, tout est égal. (...) Ainsi, de proche en proche, les élèves prendraient une connaissance suffisante de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique et du Nouveau Monde.
Leçons d'histoire, P. 78-79
Volney est vraiment un "esprit universel et objectif", comme le qualifiait, très à propos, Dr Cheikh Anta Diop. Toute l'histoire humaine, européenne, asiatique, africaine, américaine, avec désintéressement, impartialité, sans exotisme béat, sans préjugés hérités du milieu et de l'éducation : "tout ce que nous devons connaître de véritablement historique", selon le "raisonnement qui est une boussole que l'on ne peut quitter". L'histoire de l'humanité, à partir des recherches patientes et érudites.
Dans sa sixième et dernière leçon, Volney distingue quatre manière d'écrire l'histoire :
Volney a écrit:
La première méthode par ordre de temps, consiste à rassembler et à classer les évènements selon leurs dates, en ne mêlant à un narré pur et simple que peu ou point de réflexions.
Leçons d'histoire, P. 93
Les travaux de cette méthode sont connus sous le nom d'annales et de chroniques. Mais cette méthode, apparemment simple, modeste, s'est quelque fois élevé à un haut degré de mérite, avec des écrivains comme Tacite dans ses Annales, et comme Thucydide dans sa Guerre du Péloponnèse : c'est l'histoire originale de Hegel.
Volney a écrit:
La seconde méthode, celle que j'appelle dramatique ou systématique, consiste à faire entrer dans un cours de narration prédominant et fondamental, toutes les narrations accessoires, tous les évènements latéraux qui viennent se lier et se confondre au principal évènement.
Leçons d'histoire, P. 94
L'Histoire d'Hérodote est un exemple caractérisé de cette méthode : Hérodote fait connaître à son lecteur les Lydiens, les Mèdes, les Babyloniens soumis par Darius, puis les égyptiens conquis par Cambyse, puis les Scythes attaqués par Darius, puis les Indiens, alors que la base de son texte est la guerre des perses contres les Grecs, c'est comme l'histoire originale de Hegel.
Volney a écrit:
La troisième méthode, celle par ordre de matières, consiste à suivre un sujet quelconque d'art, de science, depuis son origine ou depuis une époque donné, pour le considérer sans distraction dans sa démarche et dans ses progrès.
Leçons d'histoire, P. 96
L'ouvrage de Goguet, intitulé : De l'origine des lois, des arts et des sciences, représente d'après Volney, cette méthode par ordre de matières historiques. C'est l'histoire réfléchie de Hegel.
Volney a écrit:
La quatrième méthode, que j'appelle analytique ou philosophique, est la même que la précédente quant à la manière de procéder, mais elle en diffère, en ce qu'au lieu de traiter un sujet d'art, de science ou de passion, etc., elle embrasse un corps politique dans toutes ses parties ; c'est-à-dire que s'attachant à un peuple, à une nation, considérés comme individus identiques, elle les suit pas à pas dans toute la durée de leur existence physique et morale.
Leçons d'histoire, P. 98
Cette méthode doit étendre l'étude de l'histoire à l'universalité du genre humain, en partant d'une "bonne histoire complète de chaque peuple", et "de tels tableaux seraient surtout instructifs, s'ils étaient dressés sur des peuples et des pays divers et dissemblants" : l'on s'apercevrait :
Volney a écrit:
qu'il existe dans la marche, et, si j'ose dire, dans la vie des corps politiques (gouvernements), un mécanisme qui indique l'existence de loi plus générales et plus constantes qu'on ne le croit vulgairement.
Leçons d'histoire, P. 104
C'est exactement l'histoire philosophique de Hegel.
Volney a enseigné en 1794 à l'école Normale Supérieure. Hegel a débuté ses Leçons sur la philosophie de l'histoire à Berlin, l'hiver 1822-1823 : Hegel voulait montrer comment le concept de philosophie (l'Esprit) constitue en fait le fond de l'histoire et l'âme motrice des peuples de l'histoire universelle.
Volney plus précis, voulait partir de la perception détaillé d'une nation, d'un peuple (sol, production, climat, espèce humaine, tempérament général des habitants, langues, mœurs, et coutumes, religions, etc.), pour saisir un "mécanisme" qui puisse indiquer l'existence de lois générales et constantes dans l'évolution de l'humanité, au plan de l'histoire universelle : "Voilà quel doit être le but de l'histoire", conclut Volney.
A propos des langues, en tant que sources possibles de l'information historique, Volney est encore plus génial. Il n'est pas loin de proposer le principe même de la linguistique historique :
Volney a écrit:
Outre les débris, les ruines, les inskriptions, les médailles, et souvent même les manuscrits que l'on découvre, l'on trouve encore les usages, les mœurs, les rites, les religions, et surtout les langues, dont la construction elle seule est une histoire complète de chaque peuple, et dont la filiation et les analogies sont le fil d'Ariane dans le labyrinthe des origines (soulignés dans le texte)
Leçons d'histoire, P. 105
La conception de linguistique historique de Volney est singulièrement moderne. La linguistique est proposée comme auxiliaire sans égal de la science historique, à côté de l'archéologie, de l'épigraphie, de la papyrologie, de la numismatique, de l'étude des faits sociaux (usages, mœurs, rites, religions, etc.). Une langue n'est donc pas un dont d'origine métaphysique, ni un répertoire immuable de sons et de formes grammaticales.
Une langue est à elle seule "une histoire complète de chaque peuple". Les langues subissent des transformations, ont des parentés avec d'autres langues :
Volney a écrit:
La langue grecque a la plus étroite affinité avec l'ancienne langue gothique, tant pour les mots que pour la syntaxe.
Leçons d'histoire, P. 110
Admirablement instrument d'investigation historique, la linguistique comparée ne saurait évidemment être l'œuvre d'un seul individu. Volney pose, peut être pour la première fois, le principe fécond du travail par équipes de spécialistes. Il établit tout un programme de collaboration internationale, entre les sociétés savantes du monde entier :
Volney a écrit:
Un travail de ce genre ne peut être exécuté par un individu, et [qu'] il exige le concours d'une foule de collaborateurs. Il faudrait une société nombreuse.
(...) Les éléments de cette société existent à mes yeux dans les diverses académies de l'Europe.
(...) Pour tous ces travaux, les meilleurs monuments seront les dictionnaires des langues et leurs grammaires ; je dirais presque que chaque langue est une histoire complète, puisqu'elle est le tableau de toutes les idées d'un peuple, et par conséquent les faits dont ce tableau est composé. Aussi suis-je persuadé que c'est par cette voie que l'on remontera le plus haut dans la généalogie des nations.
(...) L'on ne peut donc rien faire de plus utiles en recherche historiques, que de recueillir des vocabulaires et des grammaires.
Leçons d'histoire, P. 107-115
La vaste enquête linguistique que préconise Volney au niveau international (section celtique, hellénique, phénicienne, berbère, tatarique, section des langues de l'Est de l'Asie et de l'Ouest de l'Amérique, etc. : "Je possède un vocabulaire berbère, mais je n'ai point encore eu le temps de l'examiner. (...) Je crois ce dialecte l'ancien numide".) a pour but essentiel de faire apparaître l'absurdité du privilège qu'on a attribué aux Grecs, aux Latins, aux Hébreux :
Volney a écrit:
On s'est occupé que des Grecs et des Romains, en suivant servilement une méthode étroite et exclusive (...) comme si l'univers était dans ce petit espace ; (...), et comme si l'histoire de ces petits peuples était autre chose qu'un faible et tardif rameau de l'histoire de toute l'espèce.
Leçons d'histoire, P. 106
Il est clair que pour Volney l'immensité du monde et de son histoire ne saurait se réduire à l'étude exclusive de l'étroit domaine méditerranéen :
Volney a écrit:
Avant un siècle, toutes nos compilations gréco-romaines, toutes nos prétendues histoires universelles de Rollin, de Bossuet, de Fleury, etc. seront des livres à refaire, dont il ne restera pas même les réflexions, puisque les faits qui les basent sont faux ou altérés.
Leçons d'histoire, P. 107
Volney ne détruit pas la grandeur des civilisations méditerranéennes, le prestige de Rome et d'Athènes. Il défend seulement l'idée d'une véritable histoire universelle qui tienne compte de toutes les nations, de tous les peuples, de tous les continents ; une véritable histoire culturelle et scientifique planétaire.
Ce principe historique de Volney est fécond. L'Unesco, par-delà tous les clivages politiques et idéologiques, a conçu et élaboré une histoire scientifique et culturelle de l'humanité.

DEUXIEME PARTIE : VOLNEY ET L'Égypte NEGRE : Voyage en Syrie et en Égypte (op. cit. P.61-70).
Mais Volney lui-même, quelle méthode a-t-il suivie pour écrire son Voyage en Syrie et en égypte ?

C'est la méthode "analytique ou philosophique", non formulée cependant à l'époque où écrivait Volney. Cette méthode a le net avantage d'être exhaustive. Volney répond lui-même :
Volney a écrit:
Obligé de chercher une méthode pour rédiger mon voyage en Syrie, je fus conduit, comme par instinct, à établir d'abord l'état physique du pays, à faire connaître ces circonstances de sol et de climat si différents du nôtre, sans lesquels l'on ne pouvait bien entendre une foule d'usages, de coutumes et de lois.
Sur cette base, comme sur un canevas, vint se ranger la population, dont j'eus à considérer les diverses espèces, à rappeler l'origine, et à suivre la distribution : cette contribution amena l'état politique considéré dans la forme du gouvernement, dans l'ordre d'administration, dans la source des lois, dans leurs instruments et moyens d'exécution.
Arrivé aux articles des mœurs, du caractère, des opinions religieuses et civiles, je m'aperçu que sur un même sol, il existait tantôt des contrastes de secte à secte et de race à race, et tantôt des points de ressemblance communs.
Leçons d'histoire, P. 99
Tel est le plan, rigoureux, varié, complet, du Voyage en Syrie et en égypte, pendant les années 1783, 1784 et 1785, avec deux cartes géographiques et deux planches gravées, représentant les ruines du Temple du Soleil à Balbek, et celles de la ville de Palmyre, dans le Désert de Syrie, seconde édition revue et corrigée par C.-F. Volney, Paris, chez Desenne, et Chez Volland, 1787, 2 vol.
Dans cette œuvre conçue avec une méthode scrupuleuse et un plan strict, le premier volume contient le Voyage en égypte :
- L'état physique de l'égypte se compose de cinq chapitres : le premier donne rapidement une idée de la géologie du pays ; les deux suivants sont consacré aux problème posés par le Nil, l'inondation, l'exhaussement et l'extension du Delta ; le quatrième étudie les vents et le cinquième, le climat et ses répercussions sur la végétation et sur l'hygiène.
- L'état politique de l'égypte reçoit un plus long développement : le premier chapitre analyse les "diverses races des habitants de l'égypte" que Volney divise en Arabes, Coptes, Turcs, et Mamelouks.
Les chapitres II, III, IV, V, VI constituent une histoire de l'égypte groupée autour du règne éphémère d'Ali-bey et décrivent le régime des Mamelouks avec une remarquable précision (milice, vêtements, équipage de leurs chevaux, armes, éducation et exercices, art militaire, discipline, mœurs, gouvernement).
Les chapitres VII à XII traitent de divers sujets : ruine, misère et ignorance du peuple, commerce, isthme de Suez, douanes et impôts, ville du Caire, maladie de l'égypte (fluxions des yeux, petite vérole, mal de Naples, peste).
Le chapitre XIII est un résumé du tableau de l'égypte, avec un bref commentaire sur les "exagérations des voyageurs". Volney, quant à lui, ne sert que la vérité, en taisant ses propres impressions subjectives :
Volney a écrit:
J'ai pris un soin particulier de m'en défende, et de conserver mes impressions premières, pour donner à mes récits le seul mérite qu'ils puissent avoir, celui de la vérité.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 229
Le chapitre XIV qui porte sur les ruines et les pyramides conclut l' "état politique de l'égypte". Volney fait état des pyramides de Djizé (Ghizeh), de Saqâra (Saqqara) et pense, avec raison, que ce sont des tombeaux.
Il note au passage que les "Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque en tout imité les égyptiens", ont donné la forme pyramidale aux tombeaux d'Absalon et de Zakarie, "que l'on voit encore dans la vallée de Josaphat".
Arrivé à Alexandrie, en janvier 1783, Volney a visité les remparts démolis et les cimetières de cette ville, les bains de Cléopâtre, la colonne de Pompée. Il a pris une vue générale du Delta. Il monte vers le Caire par le Nil : dans la capitale égyptienne, il séjourne jusqu'au 26 septembre 1783. La ville est alors en proie à l'anarchie la plus complète (querelles qui ont suivi le règne du mamelouk Ali bey).
Au Caire, Volney expérimente le bain turc, observe le climat, les maladies, le régime alimentaire de la population. Il ne manque pas aussi de perfectionner sa pratique de la langue arabe. Volney a visité les Pyramides et fait le voyage de Suez, avant de s'embarquer pour la Syrie, où il se trouve à la fin de janvier 1784.
Comment Volney est-il parvenu à reconnaître que les Coptes, les anciens égyptiens appartenaient à la race noire africaine ? Pour Volney, les Coptes sont les descendants des anciens égyptiens :
Volney a écrit:
On prétend que le nom de Coptes leur vient de la ville de Coptos [où ils se retirent, dit-on, lors des persécutions des Grecs] ; mais je lui crois une origine plus naturelle, plus ancienne.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 229
L'étymologie du mot copte fournie par Volney est très exacte :
Volney a écrit:
Le terme arabe Qoubti, un Copte, me semble une altération évidente du grec Aigouti-os, un égyptien ; car on doit remarquer que y était prononcé ou chez les anciens grecs, et que les Arabes n'ayant ni g devant a o u, ni la lettre p, remplacent toujours ces lettres par q et b : les Coptes sont proprement les représentants des égyptiens.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 65-66
Cette étymologie de Volney n'est pas contredite par l'érudition contemporaine :
Pierre du Bourguet a écrit:
A partir du milieu du VIIe siècle, les autochtones jusque-là appelés, par leur occupant grecs, Aiguptioi, puis, par leurs occupants romains, Eguptioi, ont été désignés et, en adoptant peu à peu la langue arabe, se sont désignés eux-mêmes sous la dénomination de "Cophtes"
Les Coptes, Paris, PUF, 1988, P. 7. Collection : "Que Sais-je ?" n° 2398.
Techniquement, le Père du Bourguet, jésuite, professeur d'égyptologie à l'institut catholique de Paris, et d'archéologie paléochrétienne et byzantine à l'école du Louvre, conservateur au Musée du Louvre, président de l'école des Langues orientales anciennes de l'Institut catholique de Paris, rejoint totalement les explications de Volney :
Pierre du Bourguet a écrit:
L'arabe n'écrit pas les voyelles ni dès lors les diphtongues. Déjà une transformation vocalique du mot grec Aiguptioi a dû se produire aux premiers siècles de notre ère.
La diphtongue ai se prononçait comme une voyelle simple è, tandis que le u se réduisait à un i ou à o. Par ailleurs, l'arabe ne fait débuter une syllabe que par une consonne. Enfin il ne connaît pas le p. Il s'ensuit que Aiguptioi, dans les textes arabes, est devenu +Qbt, +Qft.
Les Coptes, P. 6
Volney explique l'étymologie du mot Copte en 1787, le P. du Bourguet en 1988 : les deux explications sont parfaitement concordantes. Volney était un helléniste érudit et un arabisant talentueux.
Pour Volney, cette explication linguistique de l'origine du mot "Copte", explication au demeurant fort juste, n'est qu'un argument probant pour prouver l'autochtonie des Coptes, leur antériorité sur le sol égyptien par rapport aux Grecs, aux Romains et aux Arabes, enfin leur parenté directe, historique avec les anciens égyptiens, responsables de la civilisation pharaonique.
En effet, Volney ajoute aussitôt cette autre preuve, en précisant sa portée logique :
Volney a écrit:
Et il est un fait singulier qui rend cette acception encore plus probable.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 66
Quel est donc ce "fait singulier" ? Volney, rassurant, avance un argument, cette fois, d'ordre anthropologique, physique, proprement racial :
Volney a écrit:
En considérant le visage de beaucoup d'individus ce cette race (copte), j'y ai trouvé un caractère particulier qui a fixé mon attention : tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux qui n'est ni grec ni arabe ; tous ont un visage bouffi, l'œil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse ; en un mot, une vraie figure de mulâtre.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 66
"Jaunâtre" se dit d'un jaune atténué, et "fumeux" de ce qui n'est pas clair. Les Coptes décrits par Volney sont même plus "nègres" que les Fang (Guinée Equatoriale, Sud-Cameroun, Gabon dans le Woleu-Ntem autour de Minvoul, Mitzic, Oyem, Bitam, dans l'Ogooué-Ivindo autour de Makokou) :
Dr G. Lefrou a écrit:
Les Fang sont de taille assez élevée, ils sont vigoureux et bien bâtis. Leur teint varie du brun clair au brun noir. Leurs cheveux, quoique crépus, peuvent atteindre jusqu'à 30 cm de longueur. Leur crâne est sous-brachycéphale. Leur nez est droit et relativement peu épaté (teint plus clair, nez aquilin, etc.)
Le Noir d'Afrique. Anthropobiologie et raciologie, préface de H.V. Vallois, Paris, Payot, 1943, P. 403
Les Kele ou Bakele (Gabon, Ouest), "sont des hommes grands, assez clairs de peau", et les Luba (Baluba) au Kasaï (Zaïre) "ont le teint moins foncé que la plupart des nègres" (J. Deniker, Les races et les peuples de la terre, Paris, Masson et Cie, 2e édit. Revue, 1926, P. 569 et P. 573).
En Afrique noire, les peaux brunâtres, d'un brun marron, d'un noir bronzé, d'un brun foncé, les peaux claires, etc. sont très répandues, sans métissage aucun.
La peau d'un "ton jaunâtre et fumeux" des Coptes, à quoi l'attribuer ? Au climat, si cher à Montesquieu ? Non, Volney reste définitivement sur le terrain anthropologique.
Volney a écrit:
J'étais tenté de l'attribuer au climat, lorsqu'ayant été visité le Sphinx, son aspect me donna, le mot de l'énigme.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 67
C'est que le Sphinx, le grand Sphinx de Guizeh (Gizèh), taillé en plein roc, avec 17 mètres de haut et 39 mètres de long, visité par Volney en septembre 1783, a le visage (front, yeux, nez, bouche, lèvres, menton : tout l'aspect, toute la face, toute la partie antérieure de la tête) nègre, sans reste :
Volney a écrit:
En voyant cette tête caractérisée nègre dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable d'Hérodote, où il dit : Pour moi, j'estime que les Colches sont une colonie des égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux crépus. (Souligné dans le texte : le mot "nègre" et le passage d'Hérodote cité par Volney).
Voyage en Syrie et en égypte, P. 67
Tel est le mot de l'énigme : la négritude du Sphinx de Guizeh. La tête du Sphinx est en effet nègre dans tous ses traits ainsi que le savent tous les voyageurs, touristes, chercheurs, etc. même s'ils n'ont pas le courage moral et intellectuel de le dire comme Volney.
Le passage d'Hérodote, qui a visité aussi l'égypte dans l'Antiquité, ne mérite pas vraiment un commentaire. Et pourtant Volney prend le temps de l'expliciter :
Volney a écrit:
C'est-à-dire que les anciens égyptiens étaient de vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 67
Donc, pour Volney, anciens égyptiens, Coptes (malgré leurs mélanges avec les Grecs, les Romains, les Turcs et les Arabes, tous de race blanche), étaient et sont de vrais nègres comme tous les autres Nègres du continent africain.
Volney propose à cet effet, sans doute pour la première fois dans l'historiographie générale, un bref développement documenté sur le sujet que voici : le sang et l'histoire.
Volney stipule clairement que le sang, à travers la physionomie,
Volney a écrit:
est une sorte de monument propre en bien des cas à constater ou éclaircir les témoignages de l'histoire, sur les origines des peuples.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 68
Ces quelques exemples, sont données par Volney :
Volney a écrit:
Parmi nous, un laps de 900 ans n'a pas pu effacer la nuance qui distinguait les habitants des Gaules, de ces hommes du Nord qui, sous Charles le Gros, vinrent occuper la plus riche de nos provinces.
Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en Danemark, parlent avec surprise de la ressemblance fraternelle des habitants de ces deux contrées, conservée malgré la distance des lieux et des temps. (Souligné dans le texte).
Voyage en Syrie et en égypte, P. 68
Ainsi, le propos de Volney (le sang témoins de l'histoire) est illustré par le cas des Normands ("Northmen", "Hommes du Nord"), venu effectivement des pays scandinaves, surtout de la Norvège et du Danemark.
En 886, il assiégèrent la ville de Paris, qui fut vaillamment défendue par Eudes, roi de France, mort en 898, et l'évêque Gozlin.
Mais Charles III le Gros (839-888), roi d'Alamannie (876-888), empereur d'Occident (881-887), régent de France (884-887), fils de Louis le Germanique, traita, assez lâchement semble-t-il, avec les Normands au prix d'une énorme rançon et l'autorisation de piller la Bourgogne. A cause de cela, Charles le Gros fut remplacé sur le trône de France par Eudes, en 888. Celui-ci vainquit les Normands à Montfaucon.
Volney veut dire que 900 ans après la conquête de la Normandie, les Normands ressemblent encore aux Norvégiens et aux Danois, à cause de la force du sang. Les Danois sont un exemple du groupe scandinave de la famille germanique du rameau indo-européen de la branche "aryenne" du tronc de la race blanche (Cf. A. de Quatrefages).
C'est par une considération générale que Volney conclut son propos :
Volney a écrit:
Le sang Kalmouque se distingue encore dans l'inde ; et si quelqu'un avait étudié les diverses nations de l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait peut-être des analogies qu'on a oubliées.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 69
Un savant contemporain, Nicolas Lahovary, a étudié précisément les diverses nations de l'Europe, selon le vœu même de Volney :
N. Lahovary, Les peuples européens. Leur passé ethnologique et leur parenté réciproques d'après les dernières recherches sanguines et anthropologiques, Neuchâtel, Editions de la Baconnière, 1946.
Un exemple : la méthode fondée sur les propriétés agglutinogènes du sang (la méthode de l'isohémagglutination) et des séries anthropologiques adéquates ont montré une nette distinction entre la zone anglo-saxonne et nordique de l'Angleterre du Sud et de l'Est ainsi que des régions basses du Nord et de l'écosse, et les autres parties de l'archipel :
N. Lahovary a écrit:
Cette différence de race contribue à expliquer les oppositions de tempérament et les conflits entre l'Angleterre, l'Irlande, le Pays de Galles et l'écosse.
Les peuples européens, P. 121
Les conflits se poursuivent jusqu'à nos jours, dans le terrorisme et le meurtre quotidiens.
Il est acquis que le sang est à la fois le témoins et le pilote de l'histoire, ainsi que le démontre, avec science, le professeur Jean Bernard, président de l'Académie des sciences (élu en 1983), directeur de l'Institut de recherche sur les leucémies et les maladies du sang (depuis 1957). Le Pr. J. Bernard écrit notamment :
J. Bernard a écrit:
La permanence des caractères du sang qui exprime la permanence génétique permet de reconnaître, définir, au long des siècles, les populations.
Le sang dans l'histoire, Paris, Buchet/Chastel, 1983, P. 13
Voilà posé scientifiquement la proposition de Volney. Le sang est à la fois témoin et pilote de l'histoire.
On sait que Dr Cheikh Anta Diop avait sollicité et examiné des données archéologiques, linguistiques, toponymiques, anthroponymiques, ethnonymiques, culturels, etc., pour expliquer les mouvements migratoires de populations africaines dans le passé, de la région des Grands Lacs Africains et de la Vallée du Nil vers l'Atlantique et le reste de l'Afrique noire.
Toujours irréfléchis et empressés dans leurs déclarations contradictoires, les africanistes ethnographes et historiens avaient alors "critiqué", par le simple discours, le diffusionnisme, sans chronologie, de Dr Cheikh Anta Diop.
Aujourd'hui que la correspondance entre la génétique et le culturel est établie, il est possible de prouver formellement que les populations actuelles de l'Ouest Africain (Ibo, Yoruba, Akan, Mande, Mossi, Bambara, Peul, Sérère, Wolof, Lebou, etc.) par exemple viennent de la région du Haut Nil, par ce que les généticiens appellent la "dérive génétique" qui a pour conséquence de créer, à partir d'une même population d'origine, des populations filles très différentes, où les gênes se trouvent distribués, selon des fréquences propres à chacune de ses populations.
Lorsque des groupes humains s'éloignent de la population-mère, les gènes les moins fréquents se renforcent (Cf. les travaux du Pr. Luca Cavalli-Sforza, directeur du laboratoire de génétique de l'Université Stanford ; du Pr. Robert Sokal, attaché au laboratoire d'écologie et d'évolution de l'Université de New-York : sur les migrations primaires indo-européennes parties du Proche-Orient pour gagner l'Europe jusqu'à l'Atlantique).
Revenons à l'égypte avec Volney :
Volney a écrit:
Mais en revenant à l'égypte, le fait qu'elle rend à l'histoire offre bien des réflexions à la philosophie.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 69
Quelle réflexion philosophique ? Le respect même de la dignité humaine en tout homme de n'importe quelle race. Volney était un homme lié le moins possible aux préjugés de son temps concernant la race noire, en plein esclavage du nègre :
Volney a écrit:
Penser que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de nos mépris, est celle-là même à laquelle nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'usage de la parole.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 69
Volney va ainsi plus loin que la simple identification des Coptes aux anciens égyptiens, tous de la race noire, de vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique. Il reconnaît et admet, formellement, en toute objectivité, que l'esclave noir aujourd'hui méprisé et vendu à l'encan, est celui-là même dont les ancêtres, précisément les anciens égyptiens, ont énormément contribué au progrès de l'humanité, dans les arts et dans les sciences.
Le fondateur de l'égyptologie, Jean-François Champollion (1790-1832), qui déchiffra les hiéroglyphes égyptiens en 1822 est aussi objectif que Volney, et il ne dit pas autre chose, ouvrant solennellement, le 10 mai 1831, au Collège de France, le premier enseignement de l'égyptologie dans le monde :
J.-F. Champollion a écrit:
L'interprétation des monuments de l'égypte mettra encore mieux en évidence l'origine égyptienne des sciences et des principales doctrines philosophiques de la Grèce ; l'école platonicienne n'est que l'égyptianisme, sorti des sanctuaires de Saïs.
Grammaire égyptienne, Paris, Firmin Didot frères, 1836 ; pp. XXIJ – XXIIJ
Jamais égyptologue ne fut plus objectif que Champollion. Sa gloire immortelle ne peut, dès lors, que briller de mille feux au firmament des génies de l'humanité.
Objectif intellectuellement, courageux moralement, Volney n'est pas moins humaniste lorsqu'il se surprend :
Volney a écrit:
d'imaginer enfin que c'est au milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de l'humanité, que l'on a sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis en problème si les hommes noirs ont une intelligence de l'espèce des blancs ! (Souligné dans le texte).
Voyage en Syrie et en égypte, P. 69
Cette sanction de l'esclavage est totale, jusque dans la mort, ainsi que le stipule l'Article XIV du Code Noir, du 6 mai 1687, signé par Louis XIV et Colbert (1619-1683), l'un des plus grands ministres de la France :
Le Code Noir a écrit:
Les Maîtres seront tenus de faire mettre en terre-sainte dans les Cimetières destinés à cet effet, leurs esclaves baptisés : et à l'égard de ceux qui mourront sans avoir reçu le Baptême, ils seront enterrés la nuit dans quelques champs voisins du lieu où ils seront décédés.
Le Code Noir, ou Recueil des Règlements rendus jusqu'à présent concernant le Gouvernement, l'Administration de la Justice, la Police, la Discipline et le Commerce des Nègres dans les Colonies Françaises. Et les Conseils des Compagnies établies à ce sujet, Paris, Chez Prault, 1765, P. 36
Dès lors, l'histoire authentique des Nègres Africains ne pouvait qu'être falsifiée, jusqu'aux études ethnographiques et ethno-historiques de nos jours.
Dans son tréfond, la conscience morale de l'africaniste est marquée par de telles directives, sources de tant de préjugés culturels. On ne peut pas faire l'archéologie de la pensée africaniste en ignorant ou en écartant de tels soubassements sur lesquels "des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de l'humanité" ont bâti leurs rapports avec l'Autre, notamment le Nègre. L'historiographie africaniste est viciée de bout en bout pour cela.
Dr Cheikh Anta Diop a écrit:
Ces savants ont démérité car ils ont enseigné sciemment des contre-vérités et sont retombés au rang de vulgaires idéologues qui, sous une apparente sérénité scientifique, se livrent rageusement à des agressions culturelles.
Poser le problème des patrimoines culturels, aussitôt les teintes politiques s'effacent, et à quelques exceptions près, l'unanimité des savants occidentaux se réalise spontanément contre l'Afrique.
Préface à l'ouvrage de Th. Obenga, L'Afrique dans l'Antiquité, Paris, Présence Africaine, 1973, pp. IX-XX
La civilisation pharaonique est précisément l'un de ces patrimoines culturels du monde noir africain. Volney a posé effectivement ce "problème des patrimoines culturels", et il a reconnu dans le génie profond des égyptiens la marque même, dans ses temps reculés, de la race noire.
C'est aussi à la gloire de Volney d'avoir reconnu très nettement les liens du copte avec l'ancien égyptien :
Volney a écrit:
L'alphabet copte a 5 lettres, et le dictionnaire beaucoup de mots qui sont les débris et les restes de l'ancien égyptien.
Voyage en Syrie et en égypte, P. 70
Volney veut parler des 7 signes que le copte a puisés dans l'écriture pharaonique, pour compléter les caractères grecs dont le copte se sert comme alphabet.
Les dictionnaires étymologiques coptes ne font qu'établir ces liens entre le copte et l'ancien égyptien, et l'un des plus récents est celui de Werner Vycichl, Dictionnaire étymologique de la langue copte (Louvain/Leuven, Peeters, 1983, avec une préface de Rodolphe Kasser, 520 p.).
Tel est Volney dont la pensée est d'une richesse étonnante et d'une actualité réelle :
- le dictionnaire copte a beaucoup de mots qui sont les restes de l'ancien égyptien (dictionnaire étymologique copte) ;
- l'égalité en intelligence des races humaines malgré le mépris dû à l'esclavage du Nègre (véritable sens de l'humanisme) ;
- les anciens égyptiens ont largement contribué aux progrès de la civilisation dans le domaine des arts et des sciences ;
- le sang, témoin et pilote de l'histoire (correspondance entre le génétique et le vaste champ historique) ;
- le caractère nègre de la race égyptienne : les Coptes, le Sphinx, les anciens égyptiens étaient et sont de vrais Nègres de la race noire comme tous les autres naturels d'Afrique (Hérodote, dans l'Antiquité même, avait déjà reconnu et admis le caractère nègre de l'égypte pharaonique) ;
- l'étymologie tout à fait exacte du mot "copte", non contredite par l'érudition contemporaine ;
- une conception de l'histoire générale tout à fait moderne : ambition, à la Toynbee, d'une histoire universelle des civilisations qui dépassât le "petit espace" du monde méditerranéen (Grèce, Rome) ;
- esquisse d'un projet de collaboration internationale pour envisager une telle histoire avec quelque chance de succès (mise en commun des travaux des diverses académies d'Europe et du reste du monde) ; l'Amérique où Volney a voyagé n'est pas oubliée ;
- la linguistique et l'histoire : l'étude comparée des langue est un instrument d'investigation historique ;
- les quatre manières d'écrire l'histoire préconisées par Volney (école Normale Supérieure, 1794) se retrouvent telles quelles chez Hegel (Université de Berlin, 1822) : on l'ignore souvent ;
- tous les problèmes relatifs à la critique historique sont posés par Volney, en 1794 (vraisemblance, crédibilité, probabilité, explication causale ; l'historien doit se défaire de ses propres préjugés culturels ; utilité de l'histoire ; le fait historique) ;
- la tradition orale est valable en tant que matériau historique à soumettre à la critique historique (le Pr. Vansina, d'origine belge, a établi cette vérité heuristique en 1961) ;
- la nécessité, pour l'historien, d'une solide base géographique, sinon "le peuple semble marcher en l'air, comme dans les peintures chinoises où le sol manque" ;
- le souci de la chronologie pour réintroduire, sans préjugés religieux (comme Bossuet) l'action de l'homme dans l'histoire de l'humanité, le sol, le climat, les productions, l'alimentation ;
- l'enseignement simplifié de l'arabe aux agents de l'état (d'où le projet de la création de l'école des Langues Orientales, projet réalisé après la mort de Volney).
Jean Gaulmier, professeur à la Faculté des Lettres de Strasbourg, écrit dans son introduction à une nouvelle édition (Paris, Mouton & Co, La Haye, 1959) de Voyage en égypte et en Syrie :
Jean Gaulmier a écrit:
De ce voyage en égypte et en Syrie, les orientalistes ont souvent reconnu les mérites exceptionnels. Il est presque impossible d'étudier, sous quelque aspect que ce soit, les régions visitées par Volney sans recourir à son témoignage.
Mais si nous croyons nécessaire de présenter aujourd'hui une édition nouvelle de ce livre, c'est qu'il dépasse de loin, nous semble-t-il, la curiosité des seuls spécialistes, qu'il constitue l'un des premiers chefs-d'œuvre de l'histoire sociale, et même, qu'il peut offrir au large public préoccupé aujourd'hui par des problèmes du Proche-Orient, un ensemble des données exactes dont la valeur permanente saurait encore être méditée avec fruit.
En Introduction, op. cit.
Et de citer les voyageurs postérieurs qui témoigneront quasi unanimement de l'exactitude des observations consignées par Volney dans son livre. C'est en particulier le cas des membres civils et militaires de l'Expédition d'égypte menée par Bonaparte :
- "Son ouvrage était le guide des Français en égypte ; c'est le seul qui ne les ait jamais trompés" : opinion de Berthier dans sa relation de la campagne d'égypte rapporté par Bossange (p. 16)
- "En traversant cette ville (Alexandrie), je me rappelais et je crus lire la deskription qu'en a faite Volney : forme, couleur, sensation, tout y est, et peint avec un tel degré de vérité que quelques mois après, relisant ces belles pages de son livre, je crus que je rentrais de nouveau d'Alexandrie" : Vivant Denon, "le plus précis dessinateur de l'armée de Bonaparte" (p.16)
Dominique Vivant Denon, a accompagné Bonaparte dans l'expédition d'égypte (1798-1799). Il est nommé membre de l'Institut d'égypte créé par Bonaparte. Dessinateur, graveur, artiste, Vivant Denon est aussi réputé pour son érudition.
Sous Napoléon, il est nommé directeur du Musée du Louvre dont l'une des entrées porte aujourd'hui son nom. On lui doit le dessin "Le Sphinx près des Pyramides".
[ma note : j'ai pu glaner le dessin en question sur la toile. Comme vous le verrez vous-même ci-dessous, il représente une tête de Nègre dans tous ses traits (dixit Volney).
Sur ce dessin datant de 1802, nous y voyons des français prenant des mesures de la tête du Sphinx.]
Il (Vivant Denon) consigne ainsi sa "rencontre" avec le Sphinx :
Vivant Denon a écrit:
Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx qui mérite d'être dessiné avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en sont conservés sont aussi souples que purs :
L'expression de la tête est douce, gracieuse et tranquille ; le caractère en est africain : mais la bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement et une finesse d'exécution vraiment admirables : c'est de la chair et de la vie.
Voyage dans la Basse et la Haute égypte pendant les campagnes du Général Bonaparte, Paris, 1ère édition Didot l'Aîné, 1802 ; réédition, Pygmalion/Gérard Watelet, 1990, P. 109
Plus loin, commentant l'art égyptien, il écrit :
Vivant Denon a écrit:
Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que belle. (...) en tout, le caractère africain, dont le Nègre est la charge, et peut-être le principe.
Voyage dans la Basse et la Haute égypte pendant les campagnes du Général Bonaparte, P. 168
- "Bonaparte a fait de grands compliments à Volney sur son Voyage d'égypte et de Syrie. Il lui a dit qu'il était à peu près le seul voyageur qui n'eût pas menti, et qu'il avait su joindre au mérite de la fidélité, le plus grand talent d'observation" : le journal Moniteur, rapportant l'audience accordée à Volney par Bonaparte le 26 octobre 1799 à Paris.
Volney et le Sphinx : le goût de l'Orient réel, le goût des "choses vues", pour l'honneur de la raison et le bonheur de l'homme :
Volney a écrit:
O ruines ! Je retournerai vers vous prendre vos leçons ! Je me replacerai dans la paix de vos solitudes ; et là éloigné du spectacle affligeant des passions, j'aimerai les hommes sur leurs souvenirs ; je m'occuperai de leur bonheur, et le mien se composera de l'idée de l'avoir hâté.
Les Ruines, ou Méditation sur les révolutions des empires, 1791, dernier paragraphe de l'"invocation", qui sert de préface.
Or l'histoire est avant tout une "enquête de faits", c'est-à-dire, comme l'a prouvé Dr Cheikh Anta Diop, qu'il n'y a pas d'histoire possible en dehors du postulat rationaliste, et de l'évaluation critique des "lois" et de l'"esprit" de la société concrète.